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Mercredi 21 février 2007

POURQUOI LA SCIENCE-FICTION ?



    On dit que tout se joue au cours de l’enfance et c’est sans doute vrai.

    J’ai grandi dans une cité ouvrière à la frontière du Grand Duché du Luxembourg et de la France. Puis j’ai connu l’exil dans une petite ville de province à la frontière du Maine-et-Loire et de la Vendée.

    Enfant, je ne tirais aucune satisfaction de la fréquentation des autres enfants. Je ne comprenais rien à ce qu’ils me racontaient – forcément, je ne connaissais le nom d’aucun joueur de football, d’aucun participant au Tour de France, je ne savais même pas qui avait gagné les Vingt-Quatre Heures du Mans ; et eux ne comprenaient rien à ce que je racontais – forcément, ils ignoraient les noms latins des dinosaures et les caractéristiques techniques des satellites que Russes et Américains lançaient dans l’espace. A n’en pas douter, j’étais un Martien tombé sur Terre – un Etranger en Terre étrangère à la manière de Valentine Michael Smith, le héros du roman de Robert Heinlein.

    J’étais donc le plus souvent seul dans ma chambre mansardée – ou, plus exactement, mes relations sociales se limitaient à mon élevage de tritons ; et mes conversations ne concernaient que les étoiles que je m’autorisais à tutoyer, à travers la lucarne, dans la mesure où je connaissais leur nom.

    Jusqu’au jour où j’ai ouvert un carton de livres d’un précédent déménagement de mes parents. Les gens qui me connaissent savent que je suis né sous le signe du déménagement ascendant redécouverte de cartons de livres !

    Ce carton-là était empli de romans aux couvertures incroyables avec une petite fusée en bas du dos, jamais tout à fait la même – on s’en rendait bien compte en les alignant ; il y avait aussi des revues aux couvertures tout aussi incroyables, dans un autre genre – Fiction et surtout Galaxie. En les feuilletant, j’ai eu envie de les lire, sans doute à cause des illustrations de Emsh ou Finlay. J’ai alors fait connaissance avec des écrivains comme Robert Sheckley, Clifford Simak, Daniel Galouye, Eric Frank Russell, Alfred Bester, Robert Heinlein, Philip Dick, Fredric Brown, Robert Silverberg, Chad Oliver, Margaret Saint-Clair, Zenna Henderson… on ne peut pas tous les citer ! Ces gens, je n’en doutais pas un seul instant, connaissaient à l’évidence les noms latins des dinosaures et les caractéristiques techniques des satellites !

    Le contenu de ce carton m’a fait entrer en religion – et celle-ci s’appelait Science-Fiction.
Quelques années plus tard, j’ai découvert les écrits des Premiers Prophètes : l’Encyclopédie de la SF, des Voyages Extraordinaires et de l’Utopie de Pierre Versins, le Panorama de la Science-Fiction de Jacques Van Herp et l’Histoire de la SF Moderne de Jacques Sadoul. Je me suis rendu compte que la SF n’était pas une religion mais plutôt une Mythologie Moderne – ce qui est nettement plus intéressant. Et que donc, elle avait ses Héros se répartissant, d’une part, entre les auteurs, certains ayant rang de Demi-Dieu, et, d’autre part, entre de simples mortels ayant tout compris avant les autres !

    La société des enfants ne voulant pas de moi, je me promis alors de faire un jour partie de la société des Héros de la Science-Fiction.

    En attendant, j’étudiais les faits d’armes des grands Héros francophones tels que rapportés par les Premiers Prophètes. Le plus grand des Héros, à l’évidence, fut un certain Régis Messac. Au cours des années trente, il écrivit plusieurs romans mémorables comme La Cité des Asphyxiés ou Quinzinzili ; il dirigea Les Primaires, une revue littéraire indépendante éditée à Issy-les-Moulineaux, dans laquelle il publia des essais sur la Science-Fiction et diverses nouvelles de David H. Keller, alors un pulpster de renom qui contribuait aux beaux jours de revues comme Amazing Stories ; il créa également la première vraie collection de SF : Les Hypermondes. La fin de Régis Messac fut tragique puisqu’il mourut en déportation, en 1944.

    Les années passant, j’entassais des milliers de livres et de revues de SF ; possédant une grande capacité de travail et une mémoire qui impressionne toujours mes amis, je suis devenu un spécialiste de SF.

    Un jour de la fin des années septante, à la Foire à la Brocante qui se tient tous les six mois sur la Place des Quinconces, à Bordeaux, je tombai sur un amoncellement de livres des plus variés, ayant un commun d’être tous marqués d’un numéro tracé à la plume, de la même écriture. Certains étaient par ailleurs ornés d’un ex-libris représentant un lézard avec un nom : Gilbert Sore. Jeu de mots graphique, Sore étant symbolisé par un saurien.

    J’appris par le bouquiniste qu’il avait acheté au poids une bibliothèque de près de quarante mille livres, suite à un décès. Après avoir trié ce qui l’intéressait pour les rayons de sa librairie ancienne, il avait décidé de vendre les autres livres un franc pièce, sur la durée de cette brocante – c’est-à-dire deux semaines – puis de mettre au dépotoir ce qui resterait. Dès le premier coup d’œil, il fut évident que j’allais passer les deux semaines qui s’annonçaient à explorer cet amoncellement car je venais de repérer un des volumes de la légendaire et mythique collection des Hypermondes : La Cité des Asphyxiés, portant en couverture l’ex-libris que je viens de décrire et, en page de faux-titre, la signature de Gilbert Sore. Au cours des deux semaines, je fis l’acquisition de plusieurs centaines de livres, toujours à un franc pièce : des essais politiques libertaires ou très orientés à gauche, de nombreux romans de SF ancienne dont j’avais mémorisé les titres en lisant l’Encyclopédie de Versins mais que je n’avais jamais vus, et puis des œuvres inconnues dont le titre suggérait un rapport avec la conjecture rationnelle ou dont l’auteur m’était par ailleurs connu pour « en avoir écrit ». Entre autres curiosités, je trouvai un exemplaire aux pages non coupées du rarissime pamphlet de Régis Messac A bas le latin !, portant en couverture le numéro 16046 de l’écriture de Gilbert Sore, cet inconnu que j’avais l’impression de connaître peu à peu à travers ses goûts littéraires et ses choix intellectuels.

    Le temps a passé.

    Je suis devenu un professionnel de la Science-Fiction que j’ai servie en tant que bouquiniste, libraire spécialisé, fanéditeur, traducteur, écrivain, directeur de collections, anthologiste, rédacteur en chef de revues, critique, essayiste… comme la plupart des gens, dans ce petit milieu éditorial, j’ai coiffé à peu près toutes les casquettes existantes, à tour de rôle ou parfois en les empilant !
J’ai même fini par travailler de temps en temps à la Maison d’Ailleurs, le seul musée public au monde consacré à la Science-Fiction.

    Il y a trois ans, en août et en septembre, alors que je travaillais à l’Inventaire des fabuleuses possessions de la Maison d’Ailleurs – c’était un mardi – je découvris soudain dans le Compactus, au fond d’une étagère, à ras du sol, une pile de comics anciens jamais triés… qui contenait la tête de collection d’Amazing Fantasy, le comicbook dans lequel est né Spider-Man. La folie ! J’étais en train de reprendre mon souffle quand Patrick Gyger, que je n’avais pas entendu arriver dans le Compactus, s’est approché de moi. Il a attaqué direct :

    « Tu aimes bien parler en public, toi ? »

    Je note un point d’interrogation mais en réalité il s’agissait d’une affirmation.

    « Pas spécialement… mais disons que ça ne me gêne pas. J’ai l’habitude d’être sur scène. »
J’aurais pu préciser : en général avec une guitare. Ou ajouter : ou de faire mon numéro d’intervenant au profil psychologique décalé et aux méthodes pédagogiques alternatives devant les étudiants de l’Ecole d’Ingénieurs des Mines, à Saint-Etienne. En général, ça le fait assez bien !
Patrick a repris :

    « Tu serais partant pour faire le discours d’ouverture des prochaines Utopiales, à Nantes ? J’imagine déjà la tête de certains quand ils apprendront que je t’ai choisi pour cette année.
    - Why not ?
    - Tu me donnes la réponse demain. Cette année, le thème est l’Utopie. Tu n’es pas obligé d’en parler. Tu pourrais par exemple faire un truc sur « Pourquoi la Science-Fiction ? ».
    - OK. Je vais y réfléchir. »

    Le lendemain, j’avais réfléchi. J’ai dit à Patrick que je ferais un discours. Il ne me restait plus qu’à trouver sur quoi.

    Et puis je suis retourné au Compatus.

    Là-dessus est arrivé le samedi, dernier jour – pour cette mission – de mon intervention à la Maison d’Ailleurs. Patrick était parti au Canada. La sémillante Jennyfer, indispensable bras droit du boss, n’était pas là. Philippe, l’archiviste fou avec qui je travaille était parti à un séminaire sur le cinéma muet nord-indonésien – un truc dans le genre… il faut dire que Philippe a un mi-temps à la Maison d’Ailleurs et un autre à la Cinémathèque de Lausanne. J’étais un petit peu déprimé, parce que je venais de découvrir des montagnes de figurines Star Wars de la première série, encore sous blister, et les maquettes géantes des vaisseaux, pleines de poussière… ces trucs pour lesquels les collectionneurs américains sont prêts à tuer père et mère ; et nous, à la Maison d’Ailleurs, on les a en vrac dans un coin du Compactus parce qu’on ne sait pas où les mettre… (j’en profite pour rappeler que, malgré le manque de place, la Maison d’Ailleurs accepte tous les dons en nature – y compris, éventuellement, un nouveau bâtiment quatre fois plus grand).
Et là, ne me demandez pas pourquoi parce que je n’en sais rien, j’ai eu envie – pour me remonter le moral – de faire une pause et de jeter un œil sur la collection de la revue Les Primaires. Vous vous souvenez ? La revue littéraire indépendante dirigée par Régis Messac dans laquelle il avait publié des essais sur la SF et traduit des nouvelles de David H. Keller. J’ai pris toute la pile et je suis remonté dans la bibliothèque pour les feuilleter tranquillement.

    Et soudain ! Vous savez quoi ? Je tombe sur un poème signé… Gilbert Sore ! Je continue de feuilleter page à page tous les numéros… et je tombe sur une pièce de théâtre fantastique du même Gilbert Sore, l’inconnu merveilleux dont j’avais récupéré, vingt-cinq ans plus tôt, une partie de la bibliothèque, le type que j’aurais aimé avoir pour grand-père – ce qui m’en aurait fait trois, parce que j’ai adoré mes grands-pères que je n’aurais échangés pour rien au monde.

    Quand j’ai revu Patrick, je lui ai dit :

    « J’ai mon sujet pour le discours, à Nantes. Je vais parler de Gilbert Sore ».

    Patrick n’a même pas soulevé un sourcil. Il a juste dit : « OK ». Il commence à avoir l’habitude avec moi ; il sait que je ne comprend rien au football et au Tour de France mais que je connais les noms latins pas seulement des dinosaures, mais aussi des plantes médicinales et aromatiques.
J’ai dit : « Je parlerais bien aussi de Jean Linard, tu sais, ce type qui a donné à Versins ces comics des années cinquante que j’ai retrouvés l’autre jour, et dont j’avais entendu parler quand j’étais à Los Angeles, il y a vingt ans, parce que mon histoire avec Jean Linard est encore plus rocambolesque que celle avec Gilbert Sore ! ».

    Patrick a dit :

    « Hum… faudrait pas faire trop long, tout de même. »

    Bon. Alors je parlerai de Jean Linard une autre fois.

    Vous savez quoi ?

    Quand j’étais gamin, je me sentais abominablement seul au monde. A cause de ma différence. J’étais ce que l’on ne nommait pas encore un enfant « surdoué ». J’étais incapable de communiquer avec les gosses de mon âge. Et puis j’ai découvert deux choses : la musique et la Science-Fiction. Avec la première, j’ai compris qu’il n’y avait pas forcément besoin de parler pour séduire les filles. Avec la seconde, j’ai découvert qu’il y avait d’autres personnes comme moi qui, pour échapper un peu au vrai monde où l’on s’ennuie, avaient pris l’habitude de tutoyer les étoiles.
En rencontrant la Science-Fiction, le gosse que j’étais a immédiatement su qu’il ne serait plus jamais seul au monde.

    Je suis certain que c’était pareil pour Gilbert Sore…
par Cousin Francis publié dans : Chic Planète !
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Mercredi 20 décembre 2006

    J’ai fait un rêve. C’était au lendemain du premier tour des prochaines élections présidentielles. Ségolène Royal arrivait en tête avec une bonne trentaine de pour cents des voix – additionnées à celles des troublions de la « gauche de la gauche » et autres assimilés écolos protestataires, on n’était pas loin des cinquante pour cents. En face, les voix de droite combinées, en comptant celles du neu-neu Bayrou, dépassaient donc d’un chouilla les cinquante pour cents (normal : la France est profondément un pays à droite) mais il y avait un gros malaise : le bouledogue breton dépassait le caniche de Neuilly. Oh, ça se jouait à un poil de cul, mais tout de même, c’était clair et net : Le Pen avait niqué Sarkozi. Et les militants du FN défilaient dans les rues en chantant le célèbre « La pipe à papy que l’on croyait perdue, c’était mamy qui l’avait dans le cul », sauf qu’ils avaient changé les paroles en : « La pine à Chirac que l’on croyait perdue, c’était Sarko qui l’avait dans le cul », car il ne faisait aucun doute que le président sortant avait magouillé dans l’ombre pour niquer à sec le nain de Neuilly.

    Je sais que je viens d’utiliser trois fois en peu de lignes le mot « cul » et je vous prie de bien vouloir m’en excuser. Ce n’est pas dans mes habitudes. Mais souvenez-vous qu’il s’agit d’un rêve ; et dans les rêves, on laisse volontiers son subconscient exprimer des choses qu’on tairait à l’état de veille – ou que l’on nommerait autrement ; plutôt que « cul » (quatrième fois) on dirait par exemple « antagoniste du visage » : tout le monde connaît l’expression « émettre des gaz à effet de serre plus haut que son antagoniste du visage » pour « péter plus haut que son cul » (cinquième fois). Bref, revenons à nos moutons.

    Donc, on s’acheminait vers un second tour Ségolène / Jean-Marie, variante sociale-molle de la précédente élection. Hop ! Dans le rêve, ça sautait d’un coup quinze jours et on se retrouvait au soir du deuxième tour.

    Et là, il y avait encore plus malaise car – on l’aura deviné – le méchant peuple de droite cultivant nettement moins le réflexe auto-sodomite que le bon peuple de gauche, une bonne partie de la droite dite républicaine n’avait point jugé utile de reporter ses voix sur Ségo, comme l’avait fait la gauche cinq ans plus tôt. Du coup, une coalition de fait (les Boutin, De Villiers, Sarko and C°) avait porté le molosse à l’Elysée.

    A cet instant, en toute et bonne logique, le rêve ayant viré au cauchemar, j’aurais du me réveiller tout en sueur ! Et me livrer sans tarder à quelques incantations dont j’ai le secret, agrémentées de brûleries d’herbes magiques aux surprenantes propriétés divinatoires et autres.

    Eh bien même pas, dis donc ! C’est fou, ça. J’ai continué de pioncer, peinard, curieux de voir comment l’histoire allait tourner. Vous vous dites : « oui, mais le cousin, comme on le connaît, dans son rêve, il va prendre le maquis et organiser la résistance, comme dans V, la série télé, c’est pour ça qu’il continue de dormir, faut pas s’en faire ». Que nenni ! Le Pen devenait président ; il constituait un gouvernement avec sa garde rapprochée de sacs à merde ; et le FN gouvernait la France, tranquille, avec le soutien d’une Assemblée Nationale aux couleurs de l’UMP qu’il n’avait même pas été nécessaire de dissoudre ; et vous savez quoi ? Eh ben on voyait pas la différence !

    Là, je me suis réveillé. Et j’ai longuement réfléchi à mon rêve. Quel message avait cherché à m’envoyer mon inconscient ? Fallait-il comprendre que le Front Nazional n’était pas si terrible que ça, en définitive ? Ou fallait-il comprendre que le gouvernement actuel fait déjà la politique que ferait le Front Nazional ?

    J’ai pas trouvé la réponse.

    Là-dessus, je me suis levé et je suis descendu me faire du café – vous savez, dans l’ancienne souillarde avec la cheminée, je vous ai déjà raconté tout ça. Pendant que la cafetière glougloutait, j’ai allumé un bon feu. Puis j’ai mis à griller deux tranches de pain aux céréales et je suis allé chercher un des pots de confiture de kiwi faite la semaine dernière – je vous avais raconté que j’allais ramasser les kiwis pour faire des confiotes : j’ai bel et bien ramassé les kiwis (j’ai aussi taillé les vieilles lianes et accroché, le long des fils de fer qui courent le long du mur, celles qui donneront des fruits l’an prochain) mais c’est mon père qui a fait les confiotes. Bref. Et puis j’ai allumé la radio. Ca n’a pas traîné : un baveux a dit qu’un sondage créditait Le Pen de vingt pour cents des intentions de vote au premier tour et que certains commentateurs n’hésitaient plus à prédire un second tour FN / PS. Et puis ça a enchaîné sur l’exil fiscal de Johnny en Suisse.

    J’ai trempouillé ma tartine dans mon café en me disant que, même si le nombre de cons tout fiers de leur connerie ne cesse de progresser (il suffit pour s’en convaincre d’allumer la télé et de rester cinq minutes sur n’importe quel chaîne), il n’y a quand même pas, dans ce pays, vingt pour cents de salauds – au sens sartrien du terme. Vingt pour cents : ça veut dire une personne sur cinq. En clair, une sur les cinq prochaines que vous allez croiser dans la rue. Dit comme ça, c’est nettement plus parlant.

    Vingt pour cents des voix au premier tour. Ca vous étonne ? Pas moi.

    Parce que faut être juste : Sarkozi ou Royal, la différence je la vois pas bien. Ces gens-là ou leurs amis sont au pouvoir depuis des dizaines d’années : un coup les uns, un coup les autres. Ils font les mêmes magouilles, ils se remplissent tout pareil les fouilles. C’est les mêmes scandales qui font pschitt – comme dit Chirac. Les mêmes amnisties. La même non-justice. Le même mépris pour ceux qui survivent dans le vrai monde. Pourquoi on croirait Sarkozi dans sa surenchère de promesses électorales : il est au pouvoir depuis pas mal d’années, il me semble. Pourquoi ferait-il demain ce qu’il aurait pu faire hier ? Et les socialistes, pourquoi feraient-ils demain ce qu’ils auraient pu/du faire avant-hier ?

    Je ne crois pas que les vingt pour cents de gens qui se disent prêts à voter Le Pen au premier tour soient tous des salauds. Oh bien sûr, il y a toujours eu en France un petit pourcentage de raclures nationalistes, ouvertement racistes et faisant de l’antisémitisme leur fond de commerce – et il y a toujours eu des Daudet, des Mauras, des Rebatet, des Tixier-Vignancourt, des Le Pen, pour faire vibrer, animer, fédérer ce courant d’ultras ; et quand le fédérateur est talentueux, il fédère aisément bien au-delà de son électorat naturel. Or, Le Pen a du talent. Beaucoup de talent : il faut le voir arpenter la scène, haranguer ses troupes, placer au bon moment la petite vanne qui tue. C’est un tribun à la Mussolini. Il a la verve, la faconde, la présence. Vous imaginez, par exemple, ce que serait un débat entre Le Pen et un Douste-Blasy ou un Bayrou ? Il faudrait les ramasser à la petite cuillère ! Et puis Le Pen a pour lui sa virginité : il n’a jamais été au pouvoir, donc on ne peut pas lui faire le reproche de promettre aujourd’hui des choses qu’il aurait pu faire hier. C’est sans doute ça, le plus dangereux. Et je crains que ce soit là-dessus qu’il puisse faire la différence. Car en ce qui concerne les autres, tous les autres, non merci, on a déjà donné.

    Quand j’étais jeune, j’avais la certitude que la meilleure arme pour faire reculer l’injustice, le meilleur outil pour construire un avenir meilleur s’appelait la Démocratie. Cette idée reposait sur la conviction que les gens ne sont pas idiots et que donc, lorsqu’on prend la peine d’expliquer clairement les choses, de défendre des points de vue relevant du bon sens avec une solide argumentation, on finit toujours par convaincre les hésitants, rallier les sceptiques, susciter finalement une adhésion à des projets porteurs de sens. J’étais vraiment un petit con ! Une espère d’utopiste de gauche qui avait trop lu des gens comme Prudhon ou Fourier. Aujourd’hui, je crois toujours que les gens, individuellement comme dans leur ensemble, ne sont pas tout à fait idiots – même si beaucoup d’énergie est dépensée pour les rendre idiots… Mais je ne crois plus en la Démocratie – mais alors vraiment plus du tout ! Il est évident que celle-ci a été littéralement confisquée par la classe politicienne. Voter ne sert strictement à rien. Il y a une caste installée au pouvoir – pouvoir économique, pouvoir financier, pouvoir politique – et cette caste est si solidement installée qu’il est impossible de s’en débarrasser…

    Ce constat de l’illusion démocratique a été fait il y a maintenant trente ans – et deux positionnements principaux face à cette situation ont alors été proposés. D’un côté, une forme de nihilisme résigné incarné par le mouvement punk avec son slogan « no future » ; de l’autre le choix de la résistance armée et de l’action directe – ce que le pouvoir appelle terrorisme. On ne perdra pas de vue qu’à partir du moment où on entre en résistance, on devient le terroriste de l’autre – pendant la guerre, les maquisards étaient considérés par les allemands comme des terroristes. On est toujours le terroriste de quelqu’un. Par ailleurs, on voudra bien se souvenir que tout au long de l’histoire de la classe ouvrière, rien n’a été obtenu autrement qu’avec les armes à la main. C’est dans la nature du pouvoir de ne reculer que devant une violence organisée plus forte que la sienne.

    Le punk a fait son temps – il ne proposait rien d’autre qu’un retrait du monde par abandon. Une forme de suicide, en somme. Or, le pouvoir n’en a rien à foutre des suicidaires ! Et puis moi, je crois qu’il y a un futur – et qu’il nous appartient de l’écrire. L’action directe aussi a fait son temps. Abattre le dirigeant d’une multinationale ne sert à rien – le lendemain, le conseil d’administration en désigne un autre. Et de toutes façons le bon peuple a peur de la violence. Même s’il ne possède en fait rien, il est persuadé d’avoir tout à perdre ! Le bon peuple est toujours du côté de l’ordre – puisque c’est celui-ci qui lui garantit un accès facile à tout ce dont il est persuadé avoir besoin.

    Une troisième voix – un troisième choix – est donc à définir. Quelle voix ? Quel choix ?

    Je me suis alors souvenu d’une remarque faite par un des plus grands créateurs du vingtième siècle, le compositeur Edgar Varèse. Il expliquait que pour la plupart des artistes, il y avait deux manières de se positionner par rapport à la « tradition » : la suivre ou en prendre le contre-pied. Et Varèse ajoutait que dans les deux cas, cela revenait à l’admettre comme référence et donc à la valider. La tradition, Edgar Varèse s’est contenté de l’ignorer ! Rien nanafout ! Et c’est sans doute ce non-positionnement – le fait de se situer littéralement « ailleurs » – qui l’amena à créer l’œuvre la plus puissamment originale de tout le vingtième siècle.

    Et tandis que je mettais à griller deux autres tartines de pain aux céréales, il m’apparut que la Troisième Voix, si elle existait, devrait beaucoup – si ce n’est à peu près tout – à cette réflexion d’Edgar Varèse.

    Ces gens qui nous gouvernent nous prennent pour des cons, c’est clair. Et on ne peut pas les virer, c’est tout aussi clair. Or, souvenez-vous de ce que disait l’autre : « Il faut un peuple à soumettre ». Le peuple, en l’occurrence, c’est nous. Pour exister, ces gens-là ont en fait besoin de nous. Ce sont des vampires qui se nourrissent du temps qu’on leur donne, de l’intérêt qu’on leur porte. On ne peut pas les virer, OK, alors c’est nous qui nous tirons ! Oui, vous avez bien lu : on se barre, on éteint la télé, on ne les écoute plus, on ne fait plus attention à eux, à eux… à eux ? à qui, déjà ?

    Il y a une idée magnifique qui revient parfois dans la littérature de fantasy, c’est que les fées, les lutins, les elfes et toutes ces créatures, ont cessé d’exister le jour où les gens ont cessé de croire en eux. Ce jour-là, l’ancien monde a fait pfffuitt !

    Eh ben, y’a qu’à faire pareil !

    Construisons un monde conforme à nos envies, en laissant de côté ce/ceux dont nous ne voulons pas ou plus. Cultivons nos jardins. Imaginons une société fonctionnant le plus possible avec des échanges non marchands. Valorisons ce qui est gratuit. Soyons beaux. Rêvons tout éveillé. Un autre monde est possible, un monde sans eux. Il suffit de le vouloir très fort.

                                                                          Cousin Francis


Décadi 30 Frimaire de l’An CCXV
(mercredi 20 décembre 2006)
Jour de la Pelle et Journée Fruits, en Lune nouvelle à 15h et montante, sous le signe du Sagittaire en son 3ème décan.
Aujourd’hui, le Soleil s’est levé à 8h42 et c’est l’anniversaire du Cousin.
par Cousin Francis publié dans : Chic Planète !
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Jeudi 7 décembre 2006

    Il y a deux mois, début octobre, quand j’ai commencé ce blog, je ne l’ai dit à personne. Je me suis remis à écrire simplement parce que j’avais besoin de me remettre à écrire. Et j’ai commencé à mettre en ligne une partie de ce que j’écrivais simplement parce que j’avais besoin de dire :  hello ! coucou ! bonjour ! remember me ? je ne suis pas mort ! y’a quelqu’un ? Mais voilà, je ne l’ai dit à personne. Ce qui, à dire vrai, était quand même un tout petit peu contradictoire, non ?

    En fait, quelques semaines plus tôt, j’avais commencé à vendre sur ebay des bricoles provenant de ma bibliothèque, histoire de tenter de faire rentrer un peu d’argent. J’ai fini par créer une boutique et, assez rapidement, j’ai inséré dans la description des objets mis en vente un petit topo supposé répondre aux « questions fréquemment posées » ; c’est dans ce cadre que j’ai, pour la première fois, signalé l’existence de ce blog.

    En clair : je me suis bien gardé d’annoncer mon « retour » à mon « public » logique (le milieu de la SF, les gens qui me connaissent en tant qu’écrivain, les anciens lecteurs de mes Carnets de Voyage sur l’internet, les copains qui ont des sites) mais j’ai fait passer l’info là où elle avait toutes les chances de ne pas être reçue.

    Et ça a tout à fait bien marché. Mon blog était visité quotidiennement par un nombre de personnes hésitant entre zéro et un – parfois deux.

    Un jour, mon amoureuse de Lausanne a même été y faire un tour et, au retour, m’a envoyé un mail en me disant qu’elle ne voyait pas quel intérêt les gens pouvaient trouver à ce genre de choses. Moi non plus, dis donc ! Chic planète : ça faisait longtemps que, mon amoureuse de Lausanne et moi, nous n’avions plus été d’accord sur quelque chose…

    Et puis j’ai découvert la notion de Blog Rank.

    Je n’ai pas tout compris mais disons, pour ceux qui en savent encore moins que moi, s’il y en a, que le blog rank est une espèce d’indice allant de 1 à 100, calculé par l’hébergeur des blogs, selon une formule conservée ultra-secrète (pour que quelques blogueurs malins ne puissent pas tricher et faire grimper leur indice par quelque manipulation maligne), et censé exprimer la qualité d’un blog. Vous avez un blog rank de 1 signifie que vous êtes une grosse tâche qui n’a rien à dire et n’intéresse personne – un blod rank de 100 signifie que vous êtes le roi de l’internet, donc du monde.

    Pendant six semaines, mon blog rank a joué au yoyo entre 2 et 3 – toute petite ficelle. Ce qui me positionnait dans la catégorie « assez grosse tâche, mais y’a plus grosse (en cherchant bien), n’intéressant quasiment personne, mais y’a pire (pareil) ». Résultat en soi déplorable mais dans le contexte parfaitement logique.

    C’est vers cette période que, m’étant retrouvé par je ne sais quelle manipulation malencontreuse – on a vite fait de cliquer n’importe où – sur le blog de mon ami André-François Ruaud, directeur littéraire des Moutons Electriques et éditeur de la revue Fiction où j’officie deux fois de l’an comme critique allitéraire, j’y découvis une mention de mon blog (un « lien », il me semble que cela s’appelle ainsi, une sorte de piège à clic pour internaute imprudent). Je demandai à André par quel petit salopard de cafteur il avait su que j’avais un blog. Il me répondit qu’il ne s’en souvenait pas, mais que ça avait du être par le canal habituel : le bouche à oreille. Une visite chez mon ami, l’écrivain et plasticien Fabrice Méreste, me fit découvrir un autre de ces fameux liens. Gaspatcho ! J’étais démasqué et jeté en pâture à la curiosité des foules en délire. Chouette. Peut-être que j’allais redevenir célèbre et, unique conséquence vraiment intéressante de la célébrité, être à nouveau invité dans les salons du livre et festivals de SF pour vider des caisses de champagne au bar VIP en compagnie des journalistes les plus craquantes (vous savez maintenant quelles sont les motivations des écrivains, ce qui vous évitera, dans les débats avant signatures, de continuer de poser à l’auteur invité la question la plus blonde de l’univers : « pourquoi écrivez-vous ? »).

    Le 18 novembre, alors que la veille je m’étais couché de bonne heure et n’avais donc rien fait de spécial à part finir le paquet de madeleines, mon blog rank, ce misérable, bondit à 7… puis à 12. Pendant une dizaine de jours, il yoyota ainsi entre 7 et 12 – plus longue ficelle, plus d’amplitude.

    C’est là que, tel David Vincent cherchant un raccourci qu’il ne trouva jamais à la recherche d’une pancarte marquée « tous aux abris », je ne pus que constater, avec effroi, que mon blog rank passait à 17 le 28/11, à 22 le 29/11, à 27 le 30/11, à 32 le 1/12, à 37 le 2/12, à 42 le 3/12… tandis que le nombre des « pages lues » et celui des « visiteurs uniques » (deux concepts également étranges que je maîtrise mal) explosaient. 80 visiteurs le 30/11 ! alors que, au cours des trois premières semaines de novembre, ces mêmes « visiteurs uniques » n’avaient jamais été plus de 7 – et très fréquemment zéro en octobre, ce qui était encore plus raisonnable.

    Le doute n’était plus permis : ils avaient pris forme humaine et étaient désormais parmi nous. Qui ? Mais les lecteurs !

    Depuis, je me cache.

    Cette nuit, j’ai rallumé mon vieux PC et, en tremblant, j’ai consulté les chiffres : le blog rank de la veille est de 44. La fièvre continue donc de monter… mais tout de même moins vite.

    Mon Dieu qui n'existez pas, que vous ai-je fait ?

    Bon, j’ai décidé de prendre la taureau par les cornes. Demain, je vais cueillir les derniers kiwis et je fais de la confiture. Et dans mon prochain article – promis-juré ! si je mens c’est moi qui bouffe toute la confiture… – il n’y aura que des considérations agriculturelles. Le genre de trucs qui n’intéressent vraiment personne !

    Bonjour chez vous.

                                                                                                                             Cousin Francis

Septidi 17 Frimaire de l’An CCXV
(7 décembre 2006)
Jour du Cyprès et Journée Fleurs, en Lune décroissante et descendante, au lendemain de la Pleine Lune, sous le signe du Sagittaire en son 2ème décan.
Tout à l’heure, le Soleil devrait se lever à 8h31.
par Cousin Francis publié dans : Chic Planète !
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Dimanche 3 décembre 2006
    Il y a quelques jours, j’ai entendu à la radio l’histoire de cette « grand-mère palestinienne » qui s’est sacrifiée dans un attentat suicide. Elle avait une cinquantaine d’enfants et de petits-enfants. J’ai vu sa photo sur l’internet : le front ceint d’un bandeau vert, une arme de guerre dans les bras, elle souriait à sa mort programmée.
    Ce geste m’est incompréhensible.
    Quand il est le fait d’un homme jeune, persuadé de mourir en héros, conformément aux préceptes de sa religion, avec pour récompense de trouver à son arrivée au paradis quarante vierges à sa disposition, je me dis simplement que la foi est bien le strict contraire de la raison – mais on le sait depuis longtemps ; et accessoirement que la religion, supposée élever l’homme, a en réalité pour but premier d’abaisser la femme. Quand c’est une femme âgée qui se suicide pour rien, laissant derrière elle une descendance de cinquante personnes, je ne me dis plus rien – sauf peut-être qu’on vit dans un monde désespérément vide de sens.
    Comment passer une nuit paisible après cela ? Je n’ai pas réussi à m’endormir. Déjà qu’en temps ordinaire, mes nuits sont chaotiques et dépassent rarement quelques heures ! Alors, je me suis relevé et j’ai écrit ce qui suit.

SARAH EN PALESTINE

    Mon Dieu, qu’il est difficile d’échapper à ca Culture, à l’insidieux conditionnement qui se met en place dès la petite enfance, aux mots répétés qui s’enracinent et deviennent d’indiscutables évidences, d’absolues certitudes…

    J’étais tout gamin – Juifs et Arabes se foutaient déjà sur la gueule à tout bout de champ. Il y avait une version officielle et familiale du conflit : c’était la faute aux Arabes. Le raisonnement était simple – je dirais même qu’il relevait de la lumineuse évidence. Les Juifs ashkénazes rescapés de la Shoa avaient parfaitement le droit de créer un Etat sur la terre de leurs lointains ancêtres ; d’ailleurs il n’y avait personne sur cette terre (à part trois pelés et deux troupeaux de moutons – ou de chèvres, on ne savait pas trop) donc ce n’était pas gênant de s’y installer ; de toutes façons, les Arabes avaient été les alliés des nazis et les plus hautes instances religieuses musulmanes avaient applaudi à la destruction massive des Juifs d’Europe ; et puis si c’était un peu le bordel, la faute en revenait aux anglais, l’ennemi héréditaire de la France (Remember Jeanne d’Arc ! Remember Mers-el-Kébir !), puisque ces faux-culs de rosbeefs (petit nom gentil donné à l’époque aux anglais) et cette grosse tarlouze (mot dont j’ignorais alors la signification) de Lawrence d’Arabie avaient promis la même terre aux Juifs et aux palestiniens !

    Pour un gamin de huit ans, ça se tenait – ça lui donnait même l’impression d’avoir compris en profondeur les conditions d’un conflit dont tout le monde parlait.

    Il y avait d’autres arguments plus ponctuels du genre : « A l’instant même de la fondation d’Israël, l’ensemble des armées arabes se sont mises en marche pour détruire le tout jeune Etat – c’était donc bien eux qui ont commencé, alors qu’Israël voulait vivre en paix avec voisins ». Ou bien : « Et puis il y a déjà un Etat palestinien, c’est la Jordanie – les palestiniens n’ont qu’à s’installer en Jordanie… » ; assertion appuyée un peu plus tard par ce commentaire additionnel : « Mais les Arabes se foutent bien des palestiniens, ils les maintiennent dans des camps pour en faire une arme contre Israël, d’ailleurs le plus effroyable massacre de réfugiés palestiniens, c’est l’armée jordanienne qui l’a perpétré le 17 septembre 1970 (le fameux septembre noir) sur ordre du roi Hussein de Jordanie ». Ce qui est tristement exact.

    A chaque nouvelle guerre, mon cœur se mettait à battre un peu plus fort à l’heure du journal télévisé.
    Je vibrais à l’unisson d’un peuple fier et courageux, éternelle victime de l’Histoire – mais en réalité immortel puisque « peuple élu » et qui, Dieu étant à ses côtés, forcément, parvenait à tenir tête aux hordes barbares musulmanes avant de leur flanquer la pâtée par des contre-attaques fulgurantes.
    D’où cette devinette qui avait beaucoup de succès dans la cour de récréation : « On sait que les chars égyptiens ont cinq marches arrière, mais pourquoi ont-ils une marche avant ? Réponse : c’est des fois qu’ils seraient attaqués par derrière ! ». Outre la certitude de la supériorité du peuple Juif – la plupart des plus grands intellectuels, écrivains, artistes… ne sont-ils pas Juifs ? – il y avait surtout dans tout cela un incommensurable mépris pour ce qu’on l’on nommait, de manière d’ailleurs très flou, « les Arabes ».

    Je reviendrai sur les causes de ce mépris, après une anecdote.

    Je me souviens très bien qu’on racontait des histoires secrètes qu’il ne fallait pas répéter – et que l’on répétait donc à l’envi. On disait que des Mirage IV français atterrissaient en Israël, que des équipes se précipitaient pour refaire le plein de kérosène et recouvrir les cocardes françaises au pochoir, vite fait bien fait, par des étoiles de David… puis les pilotes français décollaient aussitôt pour aller attaquer les colonnes de blindés égyptiens. On précisait que nos pilotes, ces héros, prenaient soin de se débarrasser de leurs papiers d’identité ; des fois qu’ils seraient abattus et faits prisonniers – précaution considérée d’ailleurs comme parfaitement superflue par les habitués du Café du Commerce : le missile égyptien qui abattrait un avion français n’avait pas encore été livré par les Russes (parce que, forcément, ce ne pouvait être que les russes qui armaient les arabes).
    Il y a quelques semaines, j’ai entendu à la radio un historien évoquer cette anecdote, précisant qu’elle était bien réelle mais qu’on l’avait su il y a seulement une dizaine d’années. Cet historien ne devait pas vivre, à l’époque, sur la même planète que moi, parce que je peux vous dire que tous les gamins que nous étions alors s’en gargarisaient – gonflés de fierté à l’idée que nos aviateurs se battaient, pas vraiment aux côté d’Israël, mais bel et bien contre les Arabes, qualifiés généralement de « bicots » ou « bougnoules » (nous, les gosses, ne faisions que répéter les mots des adultes).

    Avec le recul, je me suis souvent demandé pourquoi l’engagement de la France aux côtés d’Israël – il y avait déjà eu la tentative conjointe franco-anglo-israélienne de renverser Nasser suite à la nationalisation du Canal de Suez en 1956 – avait, à l’époque, le don d’enthousiasmer la plupart des gens.
    En fait, je pense que c’était une manière d’exorciser les années de collaboration au cours desquelles la police française avait organisé les rafles des Juifs, où l’ensemble des institutions de l’Etat avait collaboré sans sourciller avec les nazis. Ce coup-ci, la France se trouvait dans le bon camp. Et puis aider Israël à foutre sur la gueule des Arabes, c’était aussi panser quelque peu la plaie algérienne – nombre de Juifs qui avaient du quitter l’Afrique du Nord (où ils étaient arrivés plusieurs siècles avant l’envahisseur arabe) s’étaient d’ailleurs installés en Israël : pas question donc que ça recommence !

    J’ai évoqué le mépris dans lequel étaient tenus les Arabes.
    Concernant l’Algérie, on répétait que « depuis qu’ils nous avaient foutu dehors » plus rien ne fonctionnait là-bas – les Arabes n’étant évidemment pas capables de faire fonctionner les merveilles technologiques installées par les Français, tel un formidable tout-à-l’égoût désormais inutilisable.
    Concernant Israël, on s’extasiait sur le fait que les Juifs avaient transformé le désert en oasis, en plantant des millions d'arbres (Enrico Macias, oïe oïe oïe, racontait ça dans une chanson !), ce que les Arabes auraient été bien incapables de faire, fainéants et idiots comme ils étaient.  
    Une phrase circulait en boucle au milieu des parties de belote du Café du Commerce : « Ils ont voulu l’Indépendance ? Ils l’ont eu ! Maintenant, qu’ils se démerdent ! » ; et il ne se passait pas trente secondes avant que quelqu’un ne fasse remarquer : « C’est comme en Afrique, vous verrez qu’ils nous demanderont de revenir ! ».
    Je ne sais pas si ces gens étaient vraiment racistes – peut-être l’étaient-ils ? Je crois surtout que la France ne se remettait pas d’avoir été vaincue et occupée par l’Allemagne ; d’avoir été battue militairement en Indochine avec le désastre de Dien Bien Fu en 1954 ; de s’être fait déculottée et fessée par les Américains et les Russes à Suez en 1956 ; puis d’avoir vu son Empire Colonial se réduire, telle une peau de chagrin, à une poignées d’îles et de minuscules territoires au fin fond de nulle part ; et finalement d’avoir été virée d’Algérie, d’autant que l’Algérie n’était pas une simple colonie mais constituait des départements français.
    Il est notable que le discours officiel fut d’ailleurs le même que pour la Palestine : c’était bien connu qu’à l’arrivée des français, il n’y avait personne en Algérie, à part quelques nomades…

    Mon enfance fut hantée par ces souvenirs qui n’étaient pas les miens. Les adultes ne se rendent pas compte du mal qu’ils font aux enfants en ressassant  devant eux leurs propres frustrations.

    Et puis j’ai grandi.
   
    Mais cette notion de nécessaire et inconditionnel soutien à Israël est restée gravée en moi – évidence indiscutable, absolue certitude, comme je l’ai dit au début de cet article – et ce soutien, il faut bien l’avouer, s’accompagne d’un résidus de ce mépris injustifiable pour les arabes qui, en ce temps-là, était tellement dans l’air du temps. Toute sa vie, il faut lutter contre les préjugés transmis insidieusement au cours de l’enfance. Intellectuellement, on le sait bien. Mais parvient-on jamais à extirper en totalité ce qui s’est accumulé au fond de ses tripes ?

    A la fin des années septante, alors que j’étais étudiant en maîtrise de physique à Bordeaux, histoire d’avoir un sursis pour retarder au maximum la corvée du service militaire, j’ai rencontré une jeune femme qui s’appelait Sarah.
    Elle était très belle, mince et sportive, avec des cheveux bouclés et très noirs, coupés courts. A certains moments, elle avait des allures de « garçon manqué », comme on dit dans les livres pour les enfants d’Enid Blyton, en particulier dans les conversations politiques (nous étions tous deux membres de l’AJS, Alliance des Jeunes pour le Socialisme, et sympathisants de l’OCI, Organisation Communiste Internationaliste, un groupuscule trostkyste) où, comme un mec, elle voulait absolument avoir raison, plutôt que de chercher à être comprise : attitude et qualité plus volontiers féminine. A d’autres moments, Sarah se montrait d’une infinie douceur et d’une incroyable féminité.
    Sarah était juive mais elle militait pour la cause palestinienne.
    Elle disait que les palestiniens avaient eux aussi droit à un Etat, que le fait que les Juifs avaient été les victimes de l’Histoire ne les autorisaient en rien à se comporter comme ils le faisaient avec les Palestiniens, que ces histoires de religion étaient des conneries, qu’il y avait de la place sur la Terre pour tout le monde.
    J’avais fini par penser comme elle – enfin, presque… parce que j’estimais tout de même un petit peu que ces histoires, on ferait mieux de s’en foutre, que ça ne nous concernait pas, que nous on vivait en France et que si les Juifs et les Arabes de Palestine n’étaient pas capable de s’entendre, ce n’était tout de même pas de notre faute. D'autant qu'au fin fond de moi, une petit voix me rappelait régulièrement à l’ordre : faire la paix c’est bien beau, mais encore faudrait-il que les arabes veuillent la paix…

    Et puis est arrivé le printemps et Sarah s’est mise à parler de plus en plus souvent d’aller s’installer en Israël. Plusieurs de nos copains étaient déjà partis. C’était son truc, pas le mien. En septembre, juste après les examens, Sarah a fait ses valises. Là-bas, elle a fini par se marier avec un juif pratiquant et a fondé une famille. Les années ont passé. Un jour, j’ai appris par un vieux copain encore dans le circuit politique que Sarah avait été assassinée par un kamikaze palestinien, dans un bus, alors qu’elle allait chercher ses gosses à l’école.
    Depuis, il y a très souvent une Sarah qui se promène dans les histoires que j’écris – elle est même l’héroïne d’un de mes romans pour les enfants de la série Le Trio de l’Etrange, Le Mystère Rosenberg, paru dans la collection Le Cadran Bleu des Editions Degliame.
    Depuis, le vague mépris qui traînait insidieusement au fond de moi s’est transformé en une haine bien concrète, aussi profonde qu’irrationnelle, dont je n’arrive pas à me débarrasser.
   
    En temps ordinaire, je la maîtrise et parviens à faire illusion. Je mène un auto-exorcisme à travers mes livres. L’exemple le plus évident se trouve dans la poignée de nouvelles qui constituent le cycle Altneuland, en ouverture de mon recueil Voyageurs sans mémoire (Encrage) et plus récemment repris dans une version complétée, en ouverture d’un autre recueil, Chroniques du Futur (Rivière Blanche). Dans ce long récit composite, le Grand Etat d’Israël allié au Mouvement Sioniste International, est à l’origine de l’essor de l’humanité vers les étoiles – mais cette épopée est rendue possible par la découverte scientifique d’un palestinien, Mouloud Kaldoun, Prix Nobel de Physique, qui se heurte à l’incompréhension de sa fille Malika, une militante de la Cause Palestinienne. Dans mes nouvelles, Juifs et Arabes sont obligés de s’entendre pour arriver à quelque chose. Le palestinien a toute ma sympathie alors que les militants sionistes sont dépeints négativement.
    Mon côté « intellectuel de gauche » prend la parole dans mes livres pour combattre le magma émotionnel, totalement irrationnel, primitif, qui bouillonne au plus profond de mon être.
    Une partie de moi-même condamne cet état fasciste et jusqu’au-boutiste qu’est devenu Israël. Mais une autre part, bien plus forte en définitive car échappant au contrôle de la Raison, m’assure qu’il faut continuer de soutenir le seul état démocratique au milieu d’un océan d’obscurantisme islamique, et que le problème des Juifs et des Arabes… c’est les Arabes !

    Parfois, quand je parviens à m’extraire de ce conditionnement idéologique, c’est pour devenir égoïste et j’ai alors l’envie de renvoyer dos à dos ces frères ennemis – de condamner les exactions des uns et des autres. Je voudrais alors pouvoir m’en foutre, me dire que cette guerre éternelle ne me concerne pas, que ça se passe loin là-bas.

    Mais je n’y arrive pas : moi aussi, j’ai mes morts.

                                                                                                      Cousin Francis

PS : hier, j’ai encore mangé quelques fraises des bois, bien sucrées. Plusieurs pieds portent encore des fleurs mais cette fois, ça m’étonnerait qu’elles parviennent à devenir des fruits. Est-ce que les fraises des bois poussent dans les champs de ruines en Palestine ?


Tridi 3 Frimaire de l’An CCXV
(3 décembre 2006)
Jour du Cèdre et Journée Fruits, en Lune croissante et montante, à deux jours de la Pleine Lune, sous le signe du Sagittaire en son 2ème décan.
Ce jour, le Soleil s’est levé à 8h26.
par Cousin Francis publié dans : Chic Planète !
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Dimanche 19 novembre 2006

Duodi 12 Brumaire An CCXV
Jour de la Macre et Journée Feuilles.
En Lune montante et croissante. Nœud lunaire ascendant.
Ce jour, le soleil s’est levé à 7h40.

 

Dans mon Château, il n’y a pas la télé – mais il y a la radio : c’est beaucoup plus rigolo.

Hier, j’ai entendu l’ex-juge Halphen sur France Inter. Il expliquait, à qui voulait l’entendre, qu’il reprenait son business de juge parce que écrivain, franchement, c’était trop galère au niveau des pépettes (de l’oseille, du flouze, de l’artiche, de la fraîche, de la thune, du blé, des sous quoi !). Et puis paraîtrait que dans la rue, des citoyens abordent sans cesse l'ex-juge pour lui demander quand c’est-y qu’il va retourner au charbon ? Car le bon peuple regrette les facéties d’Halphie-la-Terreur. Oui : quand c’est-y que le petit juge va retourner au chagrin pour porter l’estocade à Président Chirac ? C’est qu’on attend ça depuis un bon moment, nous autres de la France d’en dessous de la surface !

Rappel des faits : à la fin du précédent millénaire, le petit juge déclenche une très courageuse blitzkrieg contre le RPR, la mairie de Paris, Xavière Tibéri, Président Chirac et toutes ces choses. Ca foire : la blitzkrieg se transforme en drôle de guerre. Ca patauge, ça s’enlise, ça s’embourbe, ça chlika dans la gadoue. Janvier 2002, à court de munitions et désavoué par sa hiérarchie, Halphie jette l’éponge et se met en disponibilité pour faire écrivain et politicien. Chouette. Il a déjà un peu fait, remarquez. En 1999, le petit juge a sorti un premier roman, Bouillottes, dans la collection La Noire de chez Gallimard…

Contexte actuel (en forme de parenthèse) : les français sont des girouettes. Ils n’aiment rien tant qu’admirer les escrocs lorsque, toutes boules rutilantes exhibées, ils sont au sommet des arbres de Noël ! Mais ils lâchent les chiens dès que le vent ramollit. Exemple : Bernard Tapie en brandouilleur flamboyant assurant, total télégénique, qu’il « aurait voulu être un artiste », ça la faisait cador de chez cador, maximal respect ! Le même en tôle – pour des raisons d’ailleurs pas forcément très concluantes –, ce n’était plus qu’un ringard de chez has-been, avec plus un seul copain sur la place de Paris, bien fait pour sa gueule ! Aujourd’hui, Président Chirac ne fait plus grand peur. Ambiance fin de règne. Alors les chiens aboient – les mêmes qui naguère pratiquaient la lèche. L’ex-juge Halphen donc, bien connu pour avoir tenté de niquer Président Chirac mais qui n’est parvenu qu’à se coller une luxation du corps spongieux – redevient juge. Cool. D’après la presse, au premier janvier prochain (dans le calendrier vulgaire), Eric Halphen devrait devenir Vice-Président du Tribunal de Grande Instance de Paris. Ne me demandez pas en quoi ça consiste, comme business, je l’ignore. Mais on peut penser que ça doit palper correct.

La première fois que j’ai croisé le bonhomme, a priori pas antipathique, c’était chez Denoël – de mémoire début 2002 (en février ou en mars, je crois). Je ne savais pas qui c’était, ce gars-là. Il avait l’air sympa. En fait, je venais voir mon directeur littéraire, le sémillant Gilles Dumay. Bon. J’ai dit bonjour. Personne m’a répondu (normal : les gens qui me connaissent savent que je passe facilement inaperçu). Alors j’ai filé direct chez le Gilles (à l’époque au fond du couloir, la deuxième porte sur la gauche). J’ai tout de suite remarqué la nouvelle stagiaire. Quand elle est sortie de dessous la table, elle m’a expliqué (après s’être essuyé la bouche avec un kleenex) qui était le visiteur. En fait, il venait de sortir (ou était sur le point de le faire) un bouquin chez Denoël appelé à cartonner du feu de Dieu : Sept ans de solitude. Le petit juge y déballait tout son sac.

Je crois me souvenir que juste après ça, il y eut un sketch assez gag au Salon du Livre de Paris. C’était le jour de l’inauguration officielle et on attendait Bernadette. Pas spécialement couillus, les organisateurs avaient mis au point un itinéraire évitant à la première dame de passer devant le stand Denoël où trônait le bouquin du petit juge. Je revois encore Halphen, hilare tel un faune priapique sur le point de se taper la reine des fées, prendre en chasse le cortège des huiles, son bouquin à la main, pour aller l’offrir à la présidente… devant un Olivier Rubinstein (monsieur Denoël) mort de rire, tandis que la directrice du salon ne cessait de répéter « Tu ne vas pas me faire ça ! Tu ne vas pas me faire ça ! ». Si, il l’a fait. Ce jour-là, je me suis demandé si le petit juge était, au choix, complètement cinglé, définitivement inconscient ou doté d’un réel courage. Peut-être les trois. Je dois avouer ne pas me l’être demandé très longtemps – en fait juste le temps de prendre une autre coupe de champagne. Mais tout de même.

J’ai recroisé Halphie quelques semaines plus tard, au bar du TGV qui m’emmenait depuis Bordeaux à Babylone-sur-Seine. La veille, l’ex-juge avait participé, rive droite, à une réunion politique – je ne sais plus quelles élections approchaient… les législatives, sans doute. Halphen roulait à l’époque pour Chevènement. Moi, j’allais voir mon Gillou – lui, il remontait à Paris en compagnie d’un zozo non identifié mais dont la tête me disait quelque chose… croisé lui aussi chez Denoël, à tous les coups. A l’époque, la vieille maison avait des allures de plaque tournante de la gauche caviar mouvance Inrocks : sans doute le prix à payer pour une politique éditoriale assez fascinante. Le côté branchouille et parisiano-communautariste de la fine équipe denoëllienne m’a toujours un peu agacé. Mais combien de livres exceptionnels ont été édités par cette officine d’iconoclastes célestes ! Quel autre éditeur aurait pu traduire La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, Gulcher de Richard Meltzer ou encore Orbitor du roumain décalqué Cartarescu, sortir une édition bilingue du Book of Blues de Jack Kerouac ou un essai autant délicieusement tartignolesque que Anti Yéyé de Christian Eudeline ? (Et, accessoirement, supporter aussi longtemps certain écrivain de SF français, le plus suicidaire et looser de sa génération, aujourd’hui reconverti dans le blog de comptoir ?).

Bref, où en étais-je ?

Ah oui : dans un TGV avec l’ex-juge Halphen, au lendemain d’une réunion électorale en banlieue bordelaise. Car l’ex-juge venait de se lancer dans la politique. Ce jour-là, me la jouant total incognito – un truc que j’arrive assez bien à maîtriser – je n’ai pas dit bonjour, j’ai juste écouté… en faisant semblant de travailler. Ce fut assez fun. En fait, il y eut un temps où je prenais tout le temps le TGV entre Bordeaux et Paris – m’arrêtant parfois à Poitiers où j’animais un atelier d’écriture régulier, continuant le plus souvent jusqu’à Paris où je faisais une pause déjeuner avec Gilles avant d’attraper un autre TGV direction Lausanne ou Genève. J’avais la délicieuse habitude de voyager au bar : c’est le seul endroit où l’on peut s’asseoir à peu près correctement quand on mesure plus d’un mètre cinquante, et déballer son bordel devant soi. J’ai de somptueux souvenirs. A un moment où à un autre, il y a forcément un gus qui jaillit de la Première Classe, le plus souvent avec force gesticulation et avec ce petit coup d’œil circulaire si caractéristique de celui qui espère être reconnu. Pour tout dire, les vrais cadors s’en foutent – la soif de reconnaissance est inversement proportionnelle au talent. Une fois, j’ai bu un café avec Ravalec – on s’était déjà rencontré au Salon du Livre, l’un à l’autre présenté par Gilbert Kerleau, alors attaché de presse au Dilettante ; je venais de faire un bon papier sur son dernier recueil dans L’Humanité. Une autre fois, je me suis régalé de la conversation de Benoît Delépine. Une autre fois par contre, je me suis tapé Bayrou, monté à Poitiers avec son épouse et un immense bouquet de fleurs – ça avait été assez folklo !

Donc l’ex-juge s’était lancé dans la politique. Il n’y resta pas longtemps, pour tout dire. Juste assez pour prendre une veste aux législatives de mai 2002, dans la cinquième circonscription de l’Essonne, sous les couleurs (discrètes) du Pôle républicain de Jean-Pierre Chevènement – il eut face à lui un caïd de droite qui l’emportera au second tour contre un certain Stéphane Pocrain, autre girouette politico-médiatique soutenue par les Verts et le PS. Sacré numéro, celui-là ! D’abord à Génération Ecologie, puis chez les Verts (dont il sera un temps porte-parole, il me semble – ou fut-ce à SOS racisme ?) ce qui ne l’empêchera pas de soutenir Tapie aux européennes. Deux fois candidat aux législatives, deux fois battu, deux fois déclaré inéligible pour non remise de ses comptes de campagne, pour finir viré des Verts (l’histoire est racontée en détail dans Wikipédia, d’après un article de Libération), le toujours très politiquement correct et très propre sur lui Pocrain fit les beaux jours d’émissions de télé débiles, au sein de la bande à Ruquier. Triste. Et ces mecs-là voudraient qu’on vote pour eux ? Faut croire qu’on nous prend vraiment pour des cons…

Novembre 2002 : le petit juge est condamné pour diffamation. Des passages de son bouquin n’ont pas plu à son ex-patron. Chez Denoël, on se frotte les mains : un jour où mes oreilles traînaient dans les couloirs, elles surprirent une conversation où l’on faisait état de nettement plus de 200.000 exemplaires vendus. A 10% de droits d’auteur sur un bouquin à quoi ? dans les 20 euros du bout, ça doit faire dans les 400.000 euros dans la poche de l’ex-juge (avant impôt, certes). Ca fait quoi, ça ? Trente ans de SMIG ? Un siècle de RMI ? Pas sot, l’ex-juge et ex-politicien décide de se consacrer désormais à l’écriture.

Surprise : on ne tarde pas à découvrir qu’Halphen se débrouille plutôt pas mal avec la forme courte. En témoigne un recueil écrit en collaboration avec Michel Embareck : Nouvelles mêlées paraît en 2003 chez Gallimard – il donnera par la suite un bon texte dans l’anthologie 48h au Lutécia : 8 auteurs écrivent sur le sommeil (Scali, 2005). Et surtout, en 2004, Halphen signe le très beau et très poignant Au lieu des larmes, chez Stock. S’essayant à l’autobiographie romanesque, l’ex petit juge se révèle un écrivain véritable et sincère. Halphen donne l’impression d’avoir enfin trouvé sa voie/voix, de s’être libéré de quelque chose : son écriture gagne en fluidité, en légèreté – alors même que le propos est douloureux. Le passage du groupe Gallimard (polar à la maison mère et essai engagé à la succursale Denoël) à Stock paraît toutefois révélateur de ce que j’appellerais une tentation littératurante. Qu’importe.

Au cours des deux années suivantes, Halphen multiplie les livres. Deux paraissent en 2005 : Sports (Pierre Terrail) que je ne connais pas et Mitterand : Ombres et lumière, que je n’ai fait que feuilleter lors de sa sortie – j’attendais le retour du Halphen romancier ! Il arrive en 2006 avec Baisers maudits, chez Buchet-Chastel – encore un changement d’éditeur : Halphen donne l’impression de ne pas être capable de rester plus d’un livre chez le même éditeur. L’œuvre est à nouveau (faussement) autobiographique et met en scène la rencontre d’un petit juge de province terriblement ordinaire, Delcroix, et d’une femme plus à la dérive que fatale, Elvire Romano. Dans ce second roman, Eric Halphen confirme ce que l’on pressentait : il est devenu un écrivain avec qui il faut désormais compter.

Et puis patatra : chassez le petit juge, il revient au galop avec Le bal des outrés : propositions en réponse à ceux qui veulent tuer le juge d’instruction (Ed. Privé, 2006) puis avec une préface au Petit manuel de garde à vue et de mise en examen de Laurent Schwartz (Arléa, 2006).

Fait chier ! Eric Halphen – que tout le monde a toujours continué d’appeler le juge Halphen – a l’étoffe d’un écrivain ; ce mec a des tripes et du style ; il a du courage et de l’humour. Mais il est hélas dramatiquement clair qu’il ne saurait péter ailleurs que dans de la soie. Trop bien nourri, le petit juge ; trop bien habillé ; trop formaté… Dommage pour la Littérature. Dans l’interview donnée à France Inter, Halphie-le-Retour a confié au baveux que, dans son costume d’écrivain, il avait connu l’angoisse des fins de mois difficiles. Touchant – même si le mot « difficile » ne doit pas tout à fait avoir le même sens pour lui et pour moi : son difficile à lui doit ressembler à mes rêves de richesse les plus fous ! Comme pour s’excuser de rendre son tablier, le bientôt à nouveau-juge Halphen a affirmé qu’en France, il y avait seulement quatre-vingt écrivains « à en vivre » – sous-entendu : j’arrête pas parce que je n’ai pas de talent mais parce que les français n’achètent pas assez de livres. On ne saurait contester ce dernier constat.

Je vais vous dire un truc : il fait ce qu'il veut, l’ami Halphen ! Simplement, cet homme-là a eu la possibilité de se mettre entre parenthèses de la Justice pendant cinq ans, pour essayer quelque chose. C’est une chance unique à laquelle aspirent la plupart des gens : avoir la possibilité, au moins une fois dans leur chienne de vie, de laisser venir au monde celui que l’on porte à l’intérieur de soi, celui-là humilié chaque jour par un connard de petit chef, rongé par un boulot qu’on n’a pas choisi ou par l’absence de boulot, désagrégé d’angoisse par la vision d’un avenir toujours plus sombre, condamné à ne faire qu'attendre la mort. Le petit juge Halphen a eu sa chance : on lui a permis de devenir l’écrivain Eric Halphen… que, à l’évidence, il rêvait d’être – et qu’il est : ses livres en témoignent. Cet homme-là a eu cette chance-là. Et qu’en a-t-il fait ?

Visiblement, être écrivain, c’est plus difficile qu’être juge. Cela coûte davantage. Faire le choix de vie d’une pratique artistique c’est s’affirmer un guerrier – car l’Ecriture est un art martial qui demande un engagement total. Eric Halphen a fait un autre choix, diamétralement opposé : redevenir un simple pion dans un système sur lequel il n’a aucun contrôle – et le pire c’est qu’il le sait. Le juge Halphen a étouffé l’écrivain Eric Halphen, comme d’autres finissent par tuer l’enfant qui est en eux. Il n’y a rien de plus tragique que cette forme d’auto-avortement…

Cher Juge Halphen, sachez tout de même qu’en France il y a beaucoup plus de quatre-vingt écrivains « qui en vivent » – comme vous dites. Nous sommes tout de même quelques milliers de personnes dont les revenus proviennent pour l’essentiel de la pratique de l’écriture, et pour le reste de petits à-côtés occasionnels comme des ateliers d’écriture, des rencontres en bibliothèques, à l’école ou… dans des maisons d’arrêt. Nous ne sommes pas tous – dans le civil – petit prof, petit journaliste ou petit juge. Juste écrivains. Et nos revenus oscillent entre le RMI et le SMIG – pour les plus chanceux. Si vous ignorez notre existence, c’est simplement parce que nous ne vivons pas dans le même monde – ou plutôt parce que vous ne vivez pas dans notre monde. Vous n'avez fait qu'y passer, furtivement. Sans rien voir. Dommage, je suis certain qu’à la longue vous auriez appris à avoir parfois un peu faim, un peu froid, et à aimer ça. Car c’est le prix de la liberté – c’est ce qui lui donne sa saveur. Vous auriez apprivoisé votre peur – vous auriez fait taire vos angoisses. Vous seriez venu au monde, quoi. Sûr qu’on vous aurait fait une petite place.

Oui, dommage…

Cher Juge, la différence fondamentale entre vous et moi, elle porte sur le sens du mot « vivre ». Pour un juge, je suppose que cela signifie commencer le mois avec le virement sur son compte en banque d’une bonne poignée de milliers d’euros – sinon, à part ça, ça gagne combien un Vice-Président du Tribunal de Grande Instance de Paris ? Cinq mille euros ? Dix mille euros ? Plus, avec les primes et le treizième mois ? Pour moi, vivre signifie seulement être heureux, chaque matin, de me sentir en harmonie avec le monde qui m’entoure – c’est moins ambitieux, j’en conviens.

Finalement, nous nous sommes croisés à un certain nombre d’occasions, au cours de ces dernières années. Sans jamais nous parler – il ne suffit pas d’avoir le même éditeur pour avoir quelque chose à se dire. J’ai aimé vos romans – à l’évidence vous n’avez jamais entendu parler des miens ! Rien que de très normal.

                                                                                                                                    Cousin Francis
                                                                                                                                    (2 novembre 2006)

 

PS : ma mère vous fait dire que ce matin, elle a encore trouvé une fraise des bois bien mûre et bien sucrée. Elle avait le goût de la vie. De la vraie vie.

par Cousin Francis publié dans : Chic Planète !
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