Duodi 12 Brumaire An CCXV
Jour de
En Lune montante et croissante. Nœud lunaire ascendant.
Ce jour, le soleil s’est levé à 7h40.
Dans mon Château, il n’y a pas la télé – mais il y a la radio : c’est beaucoup plus rigolo.
Hier, j’ai entendu l’ex-juge Halphen sur France Inter. Il expliquait, à qui voulait l’entendre, qu’il reprenait son business de juge parce que écrivain, franchement, c’était trop galère au niveau des pépettes (de l’oseille, du flouze, de l’artiche, de la fraîche, de la thune, du blé, des sous quoi !). Et puis paraîtrait que dans la rue, des citoyens abordent sans cesse l'ex-juge pour lui demander quand c’est-y qu’il va retourner au charbon ? Car le bon peuple regrette les facéties d’Halphie-la-Terreur. Oui : quand c’est-y que le petit juge va retourner au chagrin pour porter l’estocade à Président Chirac ? C’est qu’on attend ça depuis un bon moment, nous autres de
Rappel des faits : à la fin du précédent millénaire, le petit juge déclenche une très courageuse blitzkrieg contre le RPR, la mairie de Paris, Xavière Tibéri, Président Chirac et toutes ces choses. Ca foire : la blitzkrieg se transforme en drôle de guerre. Ca patauge, ça s’enlise, ça s’embourbe, ça chlika dans la gadoue. Janvier 2002, à court de munitions et désavoué par sa hiérarchie, Halphie jette l’éponge et se met en disponibilité pour faire écrivain et politicien. Chouette. Il a déjà un peu fait, remarquez. En 1999, le petit juge a sorti un premier roman, Bouillottes, dans la collection
Contexte actuel (en forme de parenthèse) : les français sont des girouettes. Ils n’aiment rien tant qu’admirer les escrocs lorsque, toutes boules rutilantes exhibées, ils sont au sommet des arbres de Noël ! Mais ils lâchent les chiens dès que le vent ramollit. Exemple : Bernard Tapie en brandouilleur flamboyant assurant, total télégénique, qu’il « aurait voulu être un artiste », ça la faisait cador de chez cador, maximal respect ! Le même en tôle – pour des raisons d’ailleurs pas forcément très concluantes –, ce n’était plus qu’un ringard de chez has-been, avec plus un seul copain sur la place de Paris, bien fait pour sa gueule ! Aujourd’hui, Président Chirac ne fait plus grand peur. Ambiance fin de règne. Alors les chiens aboient – les mêmes qui naguère pratiquaient la lèche. L’ex-juge Halphen donc, bien connu pour avoir tenté de niquer Président Chirac mais qui n’est parvenu qu’à se coller une luxation du corps spongieux – redevient juge. Cool. D’après la presse, au premier janvier prochain (dans le calendrier vulgaire), Eric Halphen devrait devenir Vice-Président du Tribunal de Grande Instance de Paris. Ne me demandez pas en quoi ça consiste, comme business, je l’ignore. Mais on peut penser que ça doit palper correct.
La première fois que j’ai croisé le bonhomme, a priori pas antipathique, c’était chez Denoël – de mémoire début 2002 (en février ou en mars, je crois). Je ne savais pas qui c’était, ce gars-là. Il avait l’air sympa. En fait, je venais voir mon directeur littéraire, le sémillant Gilles Dumay. Bon. J’ai dit bonjour. Personne m’a répondu (normal : les gens qui me connaissent savent que je passe facilement inaperçu). Alors j’ai filé direct chez le Gilles (à l’époque au fond du couloir, la deuxième porte sur la gauche). J’ai tout de suite remarqué la nouvelle stagiaire. Quand elle est sortie de dessous la table, elle m’a expliqué (après s’être essuyé la bouche avec un kleenex) qui était le visiteur. En fait, il venait de sortir (ou était sur le point de le faire) un bouquin chez Denoël appelé à cartonner du feu de Dieu : Sept ans de solitude. Le petit juge y déballait tout son sac.
Je crois me souvenir que juste après ça, il y eut un sketch assez gag au Salon du Livre de Paris. C’était le jour de l’inauguration officielle et on attendait Bernadette. Pas spécialement couillus, les organisateurs avaient mis au point un itinéraire évitant à la première dame de passer devant le stand Denoël où trônait le bouquin du petit juge. Je revois encore Halphen, hilare tel un faune priapique sur le point de se taper la reine des fées, prendre en chasse le cortège des huiles, son bouquin à la main, pour aller l’offrir à la présidente… devant un Olivier Rubinstein (monsieur Denoël) mort de rire, tandis que la directrice du salon ne cessait de répéter « Tu ne vas pas me faire ça ! Tu ne vas pas me faire ça ! ». Si, il l’a fait. Ce jour-là, je me suis demandé si le petit juge était, au choix, complètement cinglé, définitivement inconscient ou doté d’un réel courage. Peut-être les trois. Je dois avouer ne pas me l’être demandé très longtemps – en fait juste le temps de prendre une autre coupe de champagne. Mais tout de même.
J’ai recroisé Halphie quelques semaines plus tard, au bar du TGV qui m’emmenait depuis Bordeaux à Babylone-sur-Seine. La veille, l’ex-juge avait participé, rive droite, à une réunion politique – je ne sais plus quelles élections approchaient… les législatives, sans doute. Halphen roulait à l’époque pour Chevènement. Moi, j’allais voir mon Gillou – lui, il remontait à Paris en compagnie d’un zozo non identifié mais dont la tête me disait quelque chose… croisé lui aussi chez Denoël, à tous les coups. A l’époque, la vieille maison avait des allures de plaque tournante de la gauche caviar mouvance Inrocks : sans doute le prix à payer pour une politique éditoriale assez fascinante. Le côté branchouille et parisiano-communautariste de la fine équipe denoëllienne m’a toujours un peu agacé. Mais combien de livres exceptionnels ont été édités par cette officine d’iconoclastes célestes ! Quel autre éditeur aurait pu traduire
Bref, où en étais-je ?
Ah oui : dans un TGV avec l’ex-juge Halphen, au lendemain d’une réunion électorale en banlieue bordelaise. Car l’ex-juge venait de se lancer dans la politique. Ce jour-là, me la jouant total incognito – un truc que j’arrive assez bien à maîtriser – je n’ai pas dit bonjour, j’ai juste écouté… en faisant semblant de travailler. Ce fut assez fun. En fait, il y eut un temps où je prenais tout le temps le TGV entre Bordeaux et Paris – m’arrêtant parfois à Poitiers où j’animais un atelier d’écriture régulier, continuant le plus souvent jusqu’à Paris où je faisais une pause déjeuner avec Gilles avant d’attraper un autre TGV direction Lausanne ou Genève. J’avais la délicieuse habitude de voyager au bar : c’est le seul endroit où l’on peut s’asseoir à peu près correctement quand on mesure plus d’un mètre cinquante, et déballer son bordel devant soi. J’ai de somptueux souvenirs. A un moment où à un autre, il y a forcément un gus qui jaillit de
Donc l’ex-juge s’était lancé dans la politique. Il n’y resta pas longtemps, pour tout dire. Juste assez pour prendre une veste aux législatives de mai 2002, dans la cinquième circonscription de l’Essonne, sous les couleurs (discrètes) du Pôle républicain de Jean-Pierre Chevènement – il eut face à lui un caïd de droite qui l’emportera au second tour contre un certain Stéphane Pocrain, autre girouette politico-médiatique soutenue par les Verts et le PS. Sacré numéro, celui-là ! D’abord à Génération Ecologie, puis chez les Verts (dont il sera un temps porte-parole, il me semble – ou fut-ce à SOS racisme ?) ce qui ne l’empêchera pas de soutenir Tapie aux européennes. Deux fois candidat aux législatives, deux fois battu, deux fois déclaré inéligible pour non remise de ses comptes de campagne, pour finir viré des Verts (l’histoire est racontée en détail dans Wikipédia, d’après un article de Libération), le toujours très politiquement correct et très propre sur lui Pocrain fit les beaux jours d’émissions de télé débiles, au sein de la bande à Ruquier. Triste. Et ces mecs-là voudraient qu’on vote pour eux ? Faut croire qu’on nous prend vraiment pour des cons…
Novembre 2002 : le petit juge est condamné pour diffamation. Des passages de son bouquin n’ont pas plu à son ex-patron. Chez Denoël, on se frotte les mains : un jour où mes oreilles traînaient dans les couloirs, elles surprirent une conversation où l’on faisait état de nettement plus de 200.000 exemplaires vendus. A 10% de droits d’auteur sur un bouquin à quoi ? dans les 20 euros du bout, ça doit faire dans les 400.000 euros dans la poche de l’ex-juge (avant impôt, certes). Ca fait quoi, ça ? Trente ans de SMIG ? Un siècle de RMI ? Pas sot, l’ex-juge et ex-politicien décide de se consacrer désormais à l’écriture.
Surprise : on ne tarde pas à découvrir qu’Halphen se débrouille plutôt pas mal avec la forme courte. En témoigne un recueil écrit en collaboration avec Michel Embareck : Nouvelles mêlées paraît en 2003 chez Gallimard – il donnera par la suite un bon texte dans l’anthologie 48h au Lutécia : 8 auteurs écrivent sur le sommeil (Scali, 2005). Et surtout, en 2004, Halphen signe le très beau et très poignant Au lieu des larmes, chez Stock. S’essayant à l’autobiographie romanesque, l’ex petit juge se révèle un écrivain véritable et sincère. Halphen donne l’impression d’avoir enfin trouvé sa voie/voix, de s’être libéré de quelque chose : son écriture gagne en fluidité, en légèreté – alors même que le propos est douloureux. Le passage du groupe Gallimard (polar à la maison mère et essai engagé à la succursale Denoël) à Stock paraît toutefois révélateur de ce que j’appellerais une tentation littératurante. Qu’importe.
Au cours des deux années suivantes, Halphen multiplie les livres. Deux paraissent en 2005 : Sports (Pierre Terrail) que je ne connais pas et Mitterand : Ombres et lumière, que je n’ai fait que feuilleter lors de sa sortie – j’attendais le retour du Halphen romancier ! Il arrive en 2006 avec Baisers maudits, chez Buchet-Chastel – encore un changement d’éditeur : Halphen donne l’impression de ne pas être capable de rester plus d’un livre chez le même éditeur. L’œuvre est à nouveau (faussement) autobiographique et met en scène la rencontre d’un petit juge de province terriblement ordinaire, Delcroix, et d’une femme plus à la dérive que fatale, Elvire Romano. Dans ce second roman, Eric Halphen confirme ce que l’on pressentait : il est devenu un écrivain avec qui il faut désormais compter.
Et puis patatra : chassez le petit juge, il revient au galop avec Le bal des outrés : propositions en réponse à ceux qui veulent tuer le juge d’instruction (Ed. Privé, 2006) puis avec une préface au Petit manuel de garde à vue et de mise en examen de Laurent Schwartz (Arléa, 2006).
Fait chier ! Eric Halphen – que tout le monde a toujours continué d’appeler le juge Halphen – a l’étoffe d’un écrivain ; ce mec a des tripes et du style ; il a du courage et de l’humour. Mais il est hélas dramatiquement clair qu’il ne saurait péter ailleurs que dans de la soie. Trop bien nourri, le petit juge ; trop bien habillé ; trop formaté… Dommage pour
Je vais vous dire un truc : il fait ce qu'il veut, l’ami Halphen ! Simplement, cet homme-là a eu la possibilité de se mettre entre parenthèses de
Visiblement, être écrivain, c’est plus difficile qu’être juge. Cela coûte davantage. Faire le choix de vie d’une pratique artistique c’est s’affirmer un guerrier – car l’Ecriture est un art martial qui demande un engagement total. Eric Halphen a fait un autre choix, diamétralement opposé : redevenir un simple pion dans un système sur lequel il n’a aucun contrôle – et le pire c’est qu’il le sait. Le juge Halphen a étouffé l’écrivain Eric Halphen, comme d’autres finissent par tuer l’enfant qui est en eux. Il n’y a rien de plus tragique que cette forme d’auto-avortement…
Cher Juge Halphen, sachez tout de même qu’en France il y a beaucoup plus de quatre-vingt écrivains « qui en vivent » – comme vous dites. Nous sommes tout de même quelques milliers de personnes dont les revenus proviennent pour l’essentiel de la pratique de l’écriture, et pour le reste de petits à-côtés occasionnels comme des ateliers d’écriture, des rencontres en bibliothèques, à l’école ou… dans des maisons d’arrêt. Nous ne sommes pas tous – dans le civil – petit prof, petit journaliste ou petit juge. Juste écrivains. Et nos revenus oscillent entre le RMI et le SMIG – pour les plus chanceux. Si vous ignorez notre existence, c’est simplement parce que nous ne vivons pas dans le même monde – ou plutôt parce que vous ne vivez pas dans notre monde. Vous n'avez fait qu'y passer, furtivement. Sans rien voir. Dommage, je suis certain qu’à la longue vous auriez appris à avoir parfois un peu faim, un peu froid, et à aimer ça. Car c’est le prix de la liberté – c’est ce qui lui donne sa saveur. Vous auriez apprivoisé votre peur – vous auriez fait taire vos angoisses. Vous seriez venu au monde, quoi. Sûr qu’on vous aurait fait une petite place.
Oui, dommage…
Cher Juge, la différence fondamentale entre vous et moi, elle porte sur le sens du mot « vivre ». Pour un juge, je suppose que cela signifie commencer le mois avec le virement sur son compte en banque d’une bonne poignée de milliers d’euros – sinon, à part ça, ça gagne combien un Vice-Président du Tribunal de Grande Instance de Paris ? Cinq mille euros ? Dix mille euros ? Plus, avec les primes et le treizième mois ? Pour moi, vivre signifie seulement être heureux, chaque matin, de me sentir en harmonie avec le monde qui m’entoure – c’est moins ambitieux, j’en conviens.
Finalement, nous nous sommes croisés à un certain nombre d’occasions, au cours de ces dernières années. Sans jamais nous parler – il ne suffit pas d’avoir le même éditeur pour avoir quelque chose à se dire. J’ai aimé vos romans – à l’évidence vous n’avez jamais entendu parler des miens ! Rien que de très normal.
Cousin Francis
(2 novembre 2006)
PS : ma mère vous fait dire que ce matin, elle a encore trouvé une fraise des bois bien mûre et bien sucrée. Elle avait le goût de la vie. De la vraie vie.
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