Sextidi 6 Brumaire de l’An CCXV.
Jour de l’Héliotrope et Journée Fruits, en Lune décroissante et tout juste montante, sous le signe du Scorpion en son 1er décan.
Ce jour, le Soleil s’est levé à 8h30.
Hier, je suis allé à Bordeaux. Ca m’a agacé…
La journée avait pourtant bien commencé sous la forme d’une belle poignée de bolets bleuissants qui avaient eu l’excellente idée de pousser au cours de la nuit, juste devant la serre. Depuis un mois, nous mangeons presque chaque jour des champignons ramassés sur le Domaine : des bolets poussent un peu partout, aussi bien sous les arbres et au milieu des pieds d’absinthe que dans la pelouse (jamais très loin des bâtiments, toutefois), directement sur les marches moussues ou dans les anfractuosités des murs ; les coulemelles jaillissent des tas de compost ; des petits clous de porte et des rosés viennent tout seuls dans les champs – ce printemps, des girolles ont même poussé dans les plates-bandes de plantes médicinales, au travers du paillage d’écorces de pin qui avait été posé à l’automne dernier !
J’ai ramassé les bolets, les ai déposés sur le rebord extérieur de la fenêtre de la cuisine, avant de m’installer au volant de ma Twingo, direction Bordeaux, pour un avant-dernier aller-retour de mon déménagement. J’avais prévu de ramener cette fois les deux étagères que ma fille a encore dans sa chambre, ainsi que les derniers cartons de trucs divers et autres saloperies dont on ne se sert jamais et qu'on ferait mieux de foutre à la poubelle vu qu'à chaque déménagement on se les retrimballe – genre ma collection d’écharpes Pierre Cardin achetées au poids dans une friperie il y a dix ans.
J’ai chargé la Twingo – banquette arrière rabattue, la Twingo se révèle vaste comme trois camionnettes ! En plus petit…
Puis je suis allé en ville d’un coup de tramway – qui, fort étonnamment, n’était pas en panne – pour aller imprimer les vingt exemplaires (j’ai quinze souscriptions, chic planète !) du premier tirage du recueil Tommy Tomorrow, fameux colonel au sein des Planeteers, célèbre héros des temps futurs et sauveur récurent de la galaxie ! Cette série assez peu connue en France a pourtant connu une belle longévité outre-Atlantique où elle fut publiée sans discontinuer de 1946 à 1963 ; une vingtaine d’épisodes ont été traduits et publiés au début des années soixante, dans Big Boy / Big Boss.
Les photocopieuses marchaient au poil : pas de bourrage, aucune erreur dans la tri automatique et des à-plats noirs fabuleux. Dans la foulée, j’ai réimprimé huit exemplaires de l’album Rick Random (deux commandes en attente en plus d’un petit stock d’avance) et dix exemplaires de rab du recueil Prince Viking de Joe Kubert dont le premier tirage de quinze exemplaires a été rapidement vendu.
Mon déménagement touchant à sa fin – et ma petite boutique sur ebay commençant à être un peu connue : allez la visiter, elle s’appelle Chez le Cousin Francis et on y trouve plein de BD et de SF – je me retrouve moins stressé… même si je suis toujours à découvert, traîne des factures d’électricité et de gaz, et n’ai pas réglé mes derniers appels de charges sociales auprès de l’AGESSA. Du coup, mes petites éditions profitent du retour progressif de la pêche ! Et puis, il faut bien que j’honore les souscriptions aux derniers titres prévus avant d’en lancer d’autres ! Car les projets fanéditoriaux ne manquent pas.
Deux heures plus tard, le tramway me laissait Barrière Saint-Genès, à deux cents mètres d’en bas de chez moi – ou plutôt en bas de mon très bientôt ex chez moi – où j’avais laissé la voiture et son chargement.
A cet endroit, le lecteur commence sans doute à penser :
« Pourquoi a-t-il commencé en disant qu’il avait été à Bordeaux et que ça l’avait agacé alors que, à l’évidence, c’était plutôt cool : les étagères sont rentrées dans la Twingo, le tramway n’était pas en panne, les photocopieuses tournaient au poil – que demande le peuple de plus ? (à part du pognon, des filles et du pinard, bien sûr) ».
J’y arrive.
Alors que, tout à fait satisfait de cette belle journée d’automne – comme le lecteur l’a saisi – j’arpentais le boulevard de ce sacré Président Franklin Roosevelt d’un pas alerte, la tête pleine de projets et le regard rivé au sautillement hypnotique du T-shirt moulant d’une jeune femme qui arrivait dans ma direction et, se croyant sans doute toujours en été, affichait ostensiblement non pas le port de signes distinctifs d’appartenance religieuse, ce qui aurait pu prêter à polémique, mais le non-port évident de tout ustensile ressemblant de près ou de loin à un soutien-gorge, ce qui était parfaitement ravissant, d’autant que la jeune femme en question possédait une capacité pulmonaire donnant à penser qu’elle devait être un concurrent redoutable dans les concours de plongée en apnée, une sportive sans doute… alors donc que etc., je vous la fais courte, j’aperçois soudain un énorme tas de planches, panneaux, étagères, tiroirs… entassés sur le trottoir.
« Pérestroïka ! Nyarlathotep ! My taylor is rich ! » m’exclamai-je, mes banques mémorielles non encore remises des croisements de circuits aléatoires et incongrus générés par les performances supposées de la sportive. (Cf. ci-avant : un rien me perturbe).
Après m’être mentalement ébroué, je repris :
« Nardinamouque ! Purée de ma mère ! Oïe oïe oïe ! » (ça se remettait en ordre).
Il y avait là, sans mentir, six mètres carrés d’isorel mélaminé en plusieurs panneaux, un très grand tiroir à deux poignées dorées, cinq tiroirs plus petits à poignée unique mais également dorée, quatre grands montants de deux mètres trente d’aggloméré plaqué imitation chêne clair, une douzaine d’étagères du même métal, de la visserie en pagaille, des barres et des poignées, un miroir de cent quatre vingt sur soixante (à vue de nez), plus le reste !
Que l’on me comprenne bien : chaque année, de la mi prairial à la fin messidor (de fin mai à mi-juillet dans le calendrier vulgaire), Bordeaux se vide de ses hordes estudiantines – une bonne partie des loustics, ne serait-ce que tous ceux qui se sont fait aligner pour la seconde fois aux examens de première année de DEUG, et ça en fait, croyez-moi, retourne chez papa-maman. D’où un assez ahurissant taux de renouvellement de l’occupation des studios et T1 (voire des T2 pour les gosses de riches) des quartiers proches du campus – ou de la ligne de tramway qui dessert celui-ci, le plus vaste de France en superficie, soit dit en passant. D’où la mise directe sur le trottoir d’un volume tout aussi ahurissant de petit mobilier plus ou moins déglingué mais parfois tout neuf : chaises, fauteuils à roulettes, tables de cuisine, bureaux, étagères, meubles informatique, meubles télé-vidéo, etc. – et même du matériel informatique ou audiovisuel décrété obsolète par les vendeurs, mais en parfait état de marche pour les gens normaux, et même en général bien plus récent que celui possédé et utilisé couramment par les gens comme moi. Illitch avait pressenti ce phénomène baptisé obsolescence forcée (un de ces jours, le Cousin fera un papier sur Illitch).
Bref, je suis en permanence estomaqué par ce gaspillage !
Et en même temps, pendant des années, je l’ai attendu – comme on attend le nouvel opus d’Amélie Nothomb ou la nouvelle saison de Lost même si on n’a rien compris aux précédents (personnellement, je n’attends pas le Beaujolais nouveau). Avec résignation : il y a des forces qui dépassent même le plus honnête des individus. Pour tout dire, aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours pratiqué le recyclage et encouragé mes concitoyens à vivre sur les poubelles de la ville – des vieux restes de punkitude cuisinés à la sauce écolo. Je n’ai donc jamais acheté le moindre élément de mobilier. Chez moi, tout vient de la rue : tables de cuisine, chaises de bar, étagères à CD, tables de chevet… et même mon fauteuil à cinq roulettes tout en cuir, modèle conseil d’administration, trouvé une nuit dans les rues de Lausanne (balancé pour cause d’accroc dans le cuir et problème de réglage du siège – une vis à changer…) et ramené en France après avoir été entièrement démonté et remis à neuf. Et les nombreuses étagères que je me suis bricolées au fil des années ont toujours été montées, pour l’essentiel, à partir de morceaux de meubles Ikéa récupérés dans la rue et retaillés sur mesure.
Le gaspillage me révulse.
C’est une insulte faite aux pauvres et une faute grave commise envers la planète. Ici, à la campagne, les gens récupèrent, rafistolent, recyclent, repeignent – enfin… les gens d’avant, parce que les nouveaux ruraux ne sont en général que des banlieusards un poil surexcentrés pratiquant le gaspi et la vie à crédit. La gabegie, ça reste massivement un truc de citadins – des gens irresponsables, trop bien (et très mal !) nourris, environnés de richesse et gavés de faux besoins.
Ouais.
Mais là, pour en revenir à mon histoire, ce que j’avais sous les yeux (je ne parle pas des nichons de la plongeuse) ce n’était pas une petite étagère estudiantine merdique, fabriquée en Chine par des prisonniers politiques et vendue neuf euros nonante neuf centimes au supermarché du coin – le genre de machin qui se désagrège à la première tentative de démontage après deux premières années de DEUG d’usage. Purée, non ! C’était du haut de gamme, ma bonne dame ! (admirez la rime).
Ca se repère de suite, le haut de gamme : finition des champs arrondis, glace biseautée, hauteur d’étagères réglable avec un pas d’un centimètre, poignées des tiroirs en métal, densité et finesse de grain de l’agglo, utilisation de chevilles en métal en renfort, qualité du chrome des barres pour les cintres, etc. Ce tas de bois avait été une très belle (pour ceux qui aiment le moderne) armoire-penderie qui avait dû coûter, au bas mot, au moins sept à huit cents euros. Et contrairement aux gentils étudiants fans de Massacre à la tronçonneuse, cette armoire-penderie avait été très proprement démontée, sans la moindre casse.
Ce qui m’a agacé, je vais vous le dire : c’est que des connards aient balancé ce meuble en vrac sur le trottoir après l’avoir fait démonter par un pro, alors qu’il leur aurait suffi d’appeler Emmaüs pour qu’un camion vienne le chercher ; c’est qu’il existe des gens pour qui sept ou huit cents euros ce n’est rien – nèfles, peau de bite, argent de poche ; et pour être tout à fait honnête et complet : c’est de ne pas avoir eu sous la main un véhicule assez grand pour transbahuter moi-même ce foutoir jusqu’à ma campagne, pour le transformer en une belle bibliothèque !
J’ai repris ma petit voiture et je suis rentré chez moi en écoutant Daniel Mermet parler de la remunicipalisation de la distribution de l’eau. Chouette émission en deux parties. Juste avant d’arriver au Domaine, j’ai aperçu dans un champ, tout près de la route, de grandes corolles blanches. Je me suis arrêté. C’était des rosés d’une taille exceptionnelle, tout frais poussés ! Un signe de l’univers à mon intention !
En fin de journée, mon frère et mon père sont allés ramasser des châtaignes dans les bois.
Le soir on a mangé les champignons en famille (autant tous mourir si on s’est planté) avec de la soupe de légumes et des pieds de cochon grillés – le pied de cochon grillé est une des rares indiscutables preuves de l’existence d’une organisation de l’univers, d’un projet nous dépassant puisque situé hors de notre champ de perception étriqué, et, accessoirement, un motif de considérer qu’il vaut mieux être chrétien que juif ou musulman, même si il m’en coûte de l’admettre.
Après ça, je me suis fait une toile – La Chambre ardente de Julien Duvivier, avec Claude Rich et Jean-Claude Brialy, formidable adaptation surréalisante et fantastique datant de 1961, du roman classique de John Dickson Carr – en grignotant des châtaignes et en pochtronant un petit Coteaux du Languedoc de derrière les fagots, un fort honorable Château Saint Preignant de 2003. Chouette soirée.
Finalement, ce fut une plutôt belle et bonne journée.
Cousin Francis
(27 octobre 2006)