Duodi 12 Vendémiaire de l’An CCXV.
Jour de l’Immortelle et Journée Racines, en Lune croissante et montante,
sous le signe de la Balance en son 2ème décan.
Ce jour, le Soleil s’est levé à 7h54.
Ce matin, je me suis réveillé à 4h.
Il y avait la lune. Déjà immense – elle sera pleine dans cinq nuits. J’ai l’habitude de vivre au rythme de la lumière : je n’ai pas de rideau et ferme rarement les volets des pièces où je dors, ainsi suis-je réveillé par le jour qui se lève, simplement. Aux alentours de la pleine lune, j’ai du mal à dormir – mon corps perd ses repères, environné d’une lumière lunaire qui contrefait celle du jour. Mais si tôt, ce matin-là, il y avait cette autre sensation, mal définie… un soupçon de mal vivre, un frisson d’inquiétude.
Je devais être à Périgueux à 10 h, pour la première séance de mon nouvel atelier d’écriture – mais ce n’était pas cela qui me posait problème. Tout au contraire : j’avais hâte de découvrir les nouvelles têtes de la Première Littéraire du lycée Bertrand de Born, une classe avec laquelle je travaille chaque année, en collaboration étroite et des plus amicales avec son professeur de Lettres, l’Honorable John P. Imbert. Pour tout dire, il me tardait même de déballer le matériel olfactif et tactile que j’avais préparé la veille, pour un atelier que j’avais souhaité placer, cette année, sous le signe de l’éveil des sens. J’en reparlerai.
Oui, il y avait quelque chose dans l’air qui – et j’ai bien du mal à trouver les mots pour en rendre compte – me faisait éprouver un sentiment d’
urgence. Je me suis levé et ai aussitôt allumé mon PC – j’ai cette capacité, qui a toujours sidéré mes compagnes, d’être capable de travailler, en pleine possession de mes moyens intellectuels, quelques secondes après m’être réveillé. Comme si un pas de côté me suffisait pour franchir la limite entre les deux faces de l’univers. Il y a toujours un ordinateur – ou au moins une ramette de papier et un pot empli de stylos – tout à côté de mon lit, ou plutôt de mon matelas car j’ai l’habitude de dormir sur un matelas posé à même le sol.
Je me suis mis à relire sur l’écran un texte assez long écrit et saisi la veille, destiné à faire l’ouverture de ce blog. J’avais le titre : « De plus loin que l’horizon ». J’y dis rapidement qui je suis – ou plutôt qui je fus ; histoire de me présenter dans le contexte de mes activités éditoriales passées. Ce texte, j’avais la désagréable certitude que je devais le finir fissa – si je voulais qu’il fût un jour fini. Et qu’il me fallait le mettre en ligne aussitôt – faute de ne l’être peut-être jamais. Ces idées étaient bien noires, d’autant que cette première contribution à mon blog ne se voulait en rien un testament mais plutôt un acte de renaissance. J’ai fini le texte mais je ne l’ai pas mis en ligne – officiellement pour conjurer le sort ! (dans la pratique parce que je me disais que ça allait sûrement être très compliqué et qu’il allait falloir lire trois fois des instructions en tout petits caractères…).
Vers sept heures, je suis descendu faire du café. Il y avait déjà du vent. Ma mère venait de se lever – elle dort dans une pièce du rez-de-chaussée, contiguë à l’aile de la maison où vit mon jeune frère. Elle me confirma ce que j’avais commencé à pressentir : la veille au soir, la météo avait annoncé pour le lendemain une tempête sur le sud-ouest. On y était.
Ma mère est angoissée par le moindre coup de vent. Elle craint les inondations – à juste titre : le Domaine est une véritable passoire, un nid à courants d’air. Ces vingt dernières années, les tempêtes successives ont fait des dégâts considérables. Toutes les cheminées du bâtiment principal et de l’une des ailes ont été abattues – ce genre de dégât n’est pas couvert par les assurances et, faute d’argent, nous ne les avons jamais fait reconstruire. La conséquence la plus pénalisante est que l’on ne peut utiliser que deux cheminées, une dans l’aile ouest et l’autre dans une dépendance où mes parents s’installent le soir pour regarder la télévision, alors que nous en avons, en théorie, dans toutes les pièces du bâtiment central. Une grange immense et magnifique s’écroule peu à peu – à chaque tempête, une portion de toiture s’effondre ; et le hangar qui la flanquait à l’est n’est plus qu’un souvenir réduit à trois piliers de pierre blanche, orphelins tapissés de lierre et pris d’assaut par des rosiers anciens, en bordure d’un champ (les sept autres ont été bousculés par l’effondrement des poutres de huit mètres qui reposaient à leur sommet). Et il y a eu tellement de dégâts, lors de la fameuse tempête de l’an 2000, que nous n’avons même pas fini d’abattre et de débiter certains arbres à demi couchés les uns contre les autres, comme un jeu de quilles que l’on aurait figé d’un coup de baguette magique, juste après qu’il aurait été bousculé par un enfant colérique et injuste.
Il est près de huit heures et cela ne s’arrange pas. Je dois partir…
J’ai été pris dans la tempête dès mon départ. Tout le long du chemin, les arbres voltigeaient dans un vent furieux. A plusieurs reprises, j’ai évité de justesse des branches tombées sur la chaussée, et j’ai reçu sur ma voiture des volées de débris, fort heureusement de petite taille. A Périgueux, le vent avait arraché des branches de belle taille aux arbres séculaires du jardin public, en face de l’entrée principale du lycée. Je dois avouer que je l’ai traversé en grande hâte, ce jardin – sans prendre le temps d’échanger quelques mots avec ses principaux habitants, comme je le fais d’ordinaire (j’aime assez parler aux arbres) ; mon unique préoccupation était de ne pas prendre une branche mal inspirée sur le coin de l’œil. (…) Sur le coup de midi, à la fin de l’atelier, cela soufflait encore un peu, mais le plus fort de la tempête avait filé vers l’est. Nous avons déjeuné chez John P., en compagnie de Daniel Faure, un plasticien des plus talentueux de nos amis. Je me suis mis en route vers quatorze heures. Sur le chemin du retour, j’ai pu apprécier les dégâts : les alentours de Libourne m’ont semblé avoir été particulièrement touchés. Je m’attendais au pire. Deux heures après avoir pris congé de mes amis, je suis arrivé au Domaine…
Il régnait un silence de plomb.
J’ai fait en compagnie de mon père l’inventaire des dégâts autour des bâtiments et dans le parc. Quelques branches terminales avaient été arrachées au grand Ginkgo qui se dresse entre l’aile est et la grange – je parlerai un jour de cet arbre vénérable dont la ramure de gorgone dépasse le toit du bâtiment central et pénètre à l’intérieur de la chambre la plus à l’est quand on dégage les volets ! Le vieil albizia qui fait face au perron avait perdu une de ses branches maîtresses – il s’en trouve désormais déséquilibré : des racines effleurent le sol, au prochain gros coup de vent je crains fort qu’il ne se soulève et bascule… J’ai déjà vu cela de mes yeux, j’avais treize ou quatorze ans, au cours d’une tempête, un triacanthas (encore appelé février d’Amérique) de plus de vingt-cinq mètres s’est lentement couché, arrachant au passage une partie des branches d’un chêne de près de deux siècles, et finissant sa course en balayant le toit d’un hangar… C’est quelque chose d’assez traumatisant. La motte arrachée avait creusé une fosse de près de deux mètres de profondeur !
Aujourd’hui, les colères d’Eole ont fort secoué plusieurs peupliers déjà malmenés ces derniers temps. Deux frênes en bord de route ont été abattus – les services communaux sont intervenus rapidement pour sécuriser le passage. Le vent, on s’en doute, a fait tomber les derniers fruits – dommage pour les poires dont une bonne partie n’avait pas finir de mûrir. Plusieurs cerisiers, un mirabellier et un pommier ont été déracinés ou brisés net (ce sont de vieux arbres). Quant au potager, ce qu’il en reste ressemble à un champ de bataille – on sauvera sans doute quelques pieds de tomates et de poivrons blancs et noirs, les piments, peut-être les rhubarbes. Les topinambours en fleurs sont couchés sur le sol de toute leur longueur – mais les tubercules ne doivent pas être très loin de leur maturité. Seuls les fraisiers n’ont pas souffert et la récolte va certainement continuer pendant encore un bon mois.
Il va falloir maintenant récupérer tout ce qui peut l’être des fruits et des légumes, et faire des conserves : chutney et confiture avec les tomates, compote et gelée avec les poires. Et il faudra débiter les arbres qui sont tombés, et rentrer tout ce bois de chauffage pour l’hiver – c’est le bon côté des choses !
Cousin Francis
(3 octobre 2006)