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Jeudi 5 octobre 2006
Décadi 10 Vendémiaire de l’An CCXV.
Jour de la Cuve et Journée Fruits, en Lune croissante et montante,
sous le signe de la Balance en son 1er décan.
Ce jour, le Soleil s’est levé à 7h50.


Il y a une dizaine d’années, ma vie était toute entière tournée vers l’écriture.
C’était une vie très simple.

    Tôt le matin, je m’installais dans un bar, à la terrasse ou contre un radiateur, selon l’humeur du temps. J’avais mes lieux d’écriture que je finissais par épuiser au bout de quelques mois – comme si j’avais alors absorbé toute l’énergie créatrice de l’endroit. J’avais aussi mes habitudes : je sortais de mon vieux cartable le dossier contenant mon manuscrit, un paquet de feuilles de brouillon, deux stylos. Je commandais un café – au bout de quelques jours de fréquentation d’un nouveau lieu, le garçon me l’apportait dès mon arrivée. Je commençais par relire ce que j’avais écrit la veille, portais des corrections puis attaquais la suite. A mesure que j’alignais les phrases, les tables alentour se transformaient peu à peu : recouvertes de nappes en papier, dressées de couverts chromés, elles étaient de plus en plus nombreuses à attendre les abonnés au plat du jour (uniquement le midi, du lundi au vendredi). Peu avant midi, je libérais la table prise en otage au matin et rentrais chez moi, afin de reporter les corrections, saisir les nouvelles pages, et imprimer tout cela avant de manger un petit quelque chose. Le scénario de l’après-midi était à l’identique : relecture et correction des pages du matin, écriture de la suite. Les jours se ressemblaient : j’avais même repéré une brasserie qui, le dimanche, ouvrait de presque aussi bonne heure que les jours de la semaine. Ce qui, je dois le dire, était tout à fait rassurant. Car j’en avais tiré cette conclusion : l’univers exprimait en cela une manière d’agrément quant à mon engagement artistique et intellectuel. Je me sentais… « en harmonie ».

    Dans ces années-là, je parle pour l’essentiel de la dernière décennie du précédent millénaire, j’écrivais sans jamais reprendre mon souffle – si ce n’était qu’à peine un manuscrit posté à l’un de mes éditeurs, je parle des romans et des essais car l’écriture de nouvelles et de chroniques ne me faisait pas cet effet, mon corps entrait en révolte. Trois jours durant, une migraine épouvantable me clouait sur mon matelas, posé à même le sol, dans l’obscurité. Dès que j’essayais de me lever, des spasmes incontrôlables m’arrachaient les tripes au point de me faire cracher des filets de sang. Je sentais mes poumons qui s’embrassaient ! La douleur surgissait, fulgurante, insupportable. La crise passée, je retournais au charbon et attaquais un nouveau livre. (Cela fait deux fois que j’utilise ce verbe attaquer – sans doute parce que je considérais alors la pratique de l’écriture comme un art martial, l’écrivain comme un guerrier en lutte contre la bêtise et l’ignorance, ou comme une sorte de mystique en charge de dire le monde et de produire du sens…).

    Mais cette vie elle-même avait-elle un sens ?

    En tout cas, c’était une vie productive ! Je dirigeais plusieurs collections d’ouvrages de référence aux Editions …car rien n’a d’importance, rapidement devenues DLM Editions (j’avais trouvé et proposé ce nom à mon éditeur, Henri Dhellemmes, arguant du fait que la plupart des grandes maisons d’éditions portaient le nom de leur fondateur et, surtout, que …car rien n’a d’importance ne convenait plus vraiment, vu le développement rapide de la maison). J’avais créé « Les Guides du Téléfan », une collection consacrée aux meilleures séries télé, « Héros » qui proposait des monographies des grands personnages de la culture populaire, « Afrique » qui ambitionnait de rééditer des récits de voyage d’écrivains de l’entre-deux guerres (j’y ai publié un recueil de carnets africains de Simenon). Chez le même éditeur, j’avais lancé les aventures de l’Agence Arkham – des enquêtes dans l’étrange conduites par un héros à mon image (fantasmée !) et sa petite équipe, imaginées et écrites sur invitation par des copains, à partir d’une bible très précise que j’avais concoctée – à la même époque naissait le Poulpe, sur le même principe mais avec un autre succès !  Le concept était dans l’air du temps. Chez DLM toujours, j’avais imaginé CyberDreams, une revue de SF contemporaine faisant la part belle aux nouvelles tendances du genre, et qui révéla au public français la nouvelle génération d’auteurs anglo-saxons, en particulier l’australien Greg Egan. Il y eut bientôt une collection associée à la revue : j’y publiai plusieurs recueils d’Egan mais aussi Ian M. Banks avec un inédit appartenant à son fameux Cycle de la Culture négligé par les Editions Robert Laffont. La collection « Pulsar » lancée chez Encrage eut moins de succès puisque je n’y publiai qu’un unique ouvrage : Century XXI, une énorme anthologie de la Nouvelle SF britannique qui avait explosé au cours de la décennie précédente dans les pages de la revue Interzone. Evidemment, je signais (certes souvent en collaboration) les traductions de tous ces écrivains anglo-saxons, mais surtout j’écrivais une bonne partie des titres paraissant dans mes collections : Les Envahisseurs, Le Prisonnier, Thunderbirds, V, Le Saint, Bob Morane, trois tomes sur X-Files, Bob Morane.. dans les Guides du Téléfan ou dans Héros, ainsi que deux volumes sur les six parus (et un troisième qui resta inédit) dans les Aventures de l’Agence Arkham.

    Dans le même temps, j’écrivais deux séries de livres pour la jeunesse pour les Editions Magnard : « Les aventures de Julien » pour les petits et « Les Internautes » pour les plus grands. Une troisième série paraissait aux Editions Degliame : Le Trio de l’Etrange – ainsi que des ouvrages ponctuels chez Milan. En tout, une quinzaine d’ouvrages sous l’étiquette jeunesse.
   
    Je signais d’autres traductions, pour Encrage et Robert Laffont, des essais sur la littérature (Passeport pour la SF en Folio), des romans de SF (La Cité entre les Mondes, en Présence du Futur) ou de littérature contemporaine (L’Erreur de France, puis Le Talent assassiné, chez Denoël), des thrillers fantastiques (Les Sources du Nil, chez l’Agly)…

    Mon Dieu ! Que d’arbres a-t-il fallu abattre pour fabriquer tout ce papier !

    Au milieu de cette avalanche de bouquins, ma grande spécialité restait toutefois la forme courte : il m’arrivait de me caler pour une dizaine de jours sur cette distance, et d'écrire, à jet continu, deux, trois ou quatre nouvelles, immédiatement envoyées à autant de revues ou d'anthologies en cours.
En plutôt bon artisan, je savais fabriquer du sur mesure (longueur, structure, thématique, niveau de langue, etc.) qui donnait toujours satisfaction à mes éditeurs – à défaut d’être impérissable et mémorable, ma production littéraire était au minimum correcte, répondant au cahier des charges, ne demandant aucune correction ni réécriture, livrée dans les temps.

    Evidemment, je tenais également une chronique littéraire régulière (dans Ténèbres) et signais des critiques dans divers supports spécialisés dans les Littératures de l’Imaginaire (Bifrost, Galaxie) ou pas (L’Humanité, fort brièvement) – en sus d’écrire une bonne partie du rédactionnel de CyberDreams.

    Cerise sur le gâteau : mes « Carnets de Voyage », fragments bio-fictionnels mêlés de réflexions sur tout et rien, parfois simples prétexte à Ecriture, paraissaient sur l’internet. Au moins quatre sites ont accueilli, à une époque ou à une autre, ce qui, dans la pratique, était ce que l’on n’appelait pas encore un « blog ». J’écris « au moins » quatre sites… car je suis assez souvent abordé, dans les conventions ou salons du livre, par des gens qui me demandent l’autorisation de mettre en ligne telle ou telle bricole dont je suis, insistent-ils, l’auteur… mais dont j’ai réellement oublié l’existence : car autant j’ai de la mémoire quant à mes centres d’intérêt (la littérature, la musique, la BD…) et pratique à tout instant l’art indispensable de la mise en perspective, autant je me désintéresse de ma propre production littéraire une fois posé un point final. Comme s’il s’était agi, à chaque fois que j’avais écrit, de me délivrer/libérer/alléger de quelque chose de plus ou moins encombrant, afin de pouvoir reprendre ma route en avant. J’accorde donc systématiquement l’autorisation demandée, non par désintéressement mais pas désintérêt. Et jamais je ne vais voir ce que l’on dit de moi ou de mes livres sur internet. Cela ne m’intéresse pas.

    Alors, question : pourquoi ce blog ? A l’heure où tout le monde blogue – et alors que cela fait plusieurs années que mon nom a cessé d’apparaître dans les revues ou aux sommaires des anthologies, que je me refuse à avoir la moindre responsabilité éditoriale, que mes séries jeunesse se sont toutes arrêtées, que la quasi totalité de la soixantaine d’ouvrages que j’ai publiés sous au moins trois signatures, sont épuisés et introuvables en librairie ?

    Aujourd’hui, je n’écris plus. Ma vie en est singulièrement devenue beaucoup plus compliquée.

    Je survis tant bien que mal sur la Domaine familial, une ancienne exploitation viticole et agricole, dépouillée de ses terres au fil des décennies, avec ses bâtiments vétustes et prenant l’eau de toutes parts, non entretenus faute d’argent. En fait, l’essentiel des bâtiments est à l’état de ruines. J’y cultive un potager avec son jardin médiéval d’aromatiques et de simples, j’expérimente toutes sortes de manières de conserver les fruits et les légumes, je fais sécher des plantes médicinales, je concocte des mélanges. Je vis au milieu d’arbres, d’instruments de musique et de livres : environ trente mille qui occupent tout un étage du corps central – et bien davantage. Ma fierté d’artiste responsable de ce choix de vie, et acceptant ce que cela implique comme insécurité matérielle et morale, me fait refuser de déposer une demande de RMI ou tout autre aide financière. Je suis pauvre mais libre, déconnecté des besoins artificiels, ne devant rien à personne.

    Alors oui : pourquoi ce blog et, partant, cette reprise de parole ?
    Peut-être tout simplement parce que je me suis trompé en pensant que je pouvais continuer de vivre sans écrire.

    (1er octobre 2006)
par Cousin Francis publié dans : Chic Planète !
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