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Vendredi 27 octobre 2006


Sextidi 6 Brumaire de l’An CCXV.
Jour de l’Héliotrope et Journée Fruits, en Lune décroissante et tout juste montante, sous le signe du Scorpion en son 1er décan.
Ce jour, le Soleil s’est levé à 8h30.



    Hier, je suis allé à Bordeaux. Ca m’a agacé…

    La journée avait pourtant bien commencé sous la forme d’une belle poignée de bolets bleuissants qui avaient eu l’excellente idée de pousser au cours de la nuit, juste devant la serre. Depuis un mois, nous mangeons presque chaque jour des champignons ramassés sur le Domaine : des bolets poussent un peu partout, aussi bien sous les arbres et au milieu des pieds d’absinthe que dans la pelouse (jamais très loin des bâtiments, toutefois), directement sur les marches moussues ou dans les anfractuosités des murs ; les coulemelles jaillissent des tas de compost ; des petits clous de porte et des rosés viennent tout seuls dans les champs – ce printemps, des girolles ont même poussé dans les plates-bandes de plantes médicinales, au travers du paillage d’écorces de pin qui avait été posé à l’automne dernier !

    J’ai ramassé les bolets, les ai déposés sur le rebord extérieur de la fenêtre de la cuisine, avant de m’installer au volant de ma Twingo, direction Bordeaux, pour un avant-dernier aller-retour de mon déménagement. J’avais prévu de ramener cette fois les deux étagères que ma fille a encore dans sa chambre, ainsi que les derniers cartons de trucs divers et autres saloperies dont on ne se sert jamais et qu'on ferait mieux de foutre à la poubelle vu qu'à chaque déménagement on se les retrimballe – genre ma collection d’écharpes Pierre Cardin achetées au poids dans une friperie il y a dix ans.

    J’ai chargé la Twingo – banquette arrière rabattue, la Twingo se révèle vaste comme trois camionnettes ! En plus petit…
    Puis je suis allé en ville d’un coup de tramway – qui, fort étonnamment, n’était pas en panne – pour aller imprimer les vingt exemplaires (j’ai quinze souscriptions, chic planète !) du premier tirage du recueil Tommy Tomorrow, fameux colonel au sein des Planeteers, célèbre héros des temps futurs et sauveur récurent de la galaxie ! Cette série assez peu connue en France a pourtant connu une belle longévité outre-Atlantique où elle fut publiée sans discontinuer de 1946 à 1963 ; une vingtaine d’épisodes ont été traduits et publiés au début des années soixante, dans Big Boy / Big Boss.
    Les photocopieuses marchaient au poil : pas de bourrage, aucune erreur dans la tri automatique et des à-plats noirs fabuleux. Dans la foulée, j’ai réimprimé huit exemplaires de l’album Rick Random (deux commandes en attente en plus d’un petit stock d’avance) et dix exemplaires de rab du recueil Prince Viking de Joe Kubert dont le premier tirage de quinze exemplaires a été rapidement vendu.
    Mon déménagement touchant à sa fin – et ma petite boutique sur ebay commençant à être un peu connue : allez la visiter, elle s’appelle Chez le Cousin Francis et on y trouve plein de BD et de SF – je me retrouve moins stressé… même si je suis toujours à découvert, traîne des factures d’électricité et de gaz, et n’ai pas réglé mes derniers appels de charges sociales auprès de l’AGESSA. Du coup, mes petites éditions profitent du retour progressif de la pêche ! Et puis, il faut bien que j’honore les souscriptions aux derniers titres prévus avant d’en lancer d’autres ! Car les projets fanéditoriaux ne manquent pas.

    Deux heures plus tard, le tramway me laissait Barrière Saint-Genès, à deux cents mètres d’en bas de chez moi – ou plutôt en bas de mon très bientôt ex chez moi – où j’avais laissé la voiture et son chargement.

    A cet endroit, le lecteur commence sans doute à penser :
    « Pourquoi a-t-il commencé en disant qu’il avait été à Bordeaux et que ça l’avait agacé alors que, à l’évidence, c’était plutôt cool : les étagères sont rentrées dans la Twingo, le tramway n’était pas en panne, les photocopieuses tournaient au poil – que demande le peuple de plus ? (à part du pognon, des filles et du pinard, bien sûr) ».

    J’y arrive.

    Alors que, tout à fait satisfait de cette belle journée d’automne – comme le lecteur l’a saisi – j’arpentais le boulevard de ce sacré Président Franklin Roosevelt d’un pas alerte, la tête pleine de projets et le regard rivé au sautillement hypnotique du T-shirt moulant d’une jeune femme qui arrivait dans ma direction et, se croyant sans doute toujours en été, affichait ostensiblement non pas le port de signes distinctifs d’appartenance religieuse, ce qui aurait pu prêter à polémique, mais le non-port évident de tout ustensile ressemblant de près ou de loin à un soutien-gorge, ce qui était parfaitement ravissant, d’autant que la jeune femme en question possédait une capacité pulmonaire donnant à penser qu’elle devait être un concurrent redoutable dans les concours de plongée en apnée, une sportive sans doute… alors donc que etc., je vous la fais courte, j’aperçois soudain un énorme tas de planches, panneaux, étagères, tiroirs… entassés sur le trottoir.
   
    « Pérestroïka ! Nyarlathotep ! My taylor is rich ! » m’exclamai-je, mes banques mémorielles non encore remises des croisements de circuits aléatoires et incongrus générés par les performances supposées de la sportive. (Cf. ci-avant : un rien me perturbe).
    Après m’être mentalement ébroué, je repris :
    « Nardinamouque ! Purée de ma mère ! Oïe oïe oïe ! » (ça se remettait en ordre).

    Il y avait là, sans mentir, six mètres carrés d’isorel mélaminé en plusieurs panneaux, un très grand tiroir à deux poignées dorées, cinq tiroirs plus petits à poignée unique mais également dorée, quatre grands montants de deux mètres trente d’aggloméré plaqué imitation chêne clair, une douzaine d’étagères du même métal, de la visserie en pagaille, des barres et des poignées, un miroir de cent quatre vingt sur soixante (à vue de nez), plus le reste !

    Que l’on me comprenne bien : chaque année, de la mi prairial à la fin messidor (de fin mai à mi-juillet dans le calendrier vulgaire), Bordeaux se vide de ses hordes estudiantines – une bonne partie des loustics, ne serait-ce que tous ceux qui se sont fait aligner pour la seconde fois aux examens de première année de DEUG, et ça en fait, croyez-moi, retourne chez papa-maman. D’où un assez ahurissant taux de renouvellement de l’occupation des studios et T1 (voire des T2 pour les gosses de riches) des quartiers proches du campus – ou de la ligne de tramway qui dessert celui-ci, le plus vaste de France en superficie, soit dit en passant. D’où la mise directe sur le trottoir d’un volume tout aussi ahurissant de petit mobilier plus ou moins déglingué mais parfois tout neuf : chaises, fauteuils à roulettes, tables de cuisine, bureaux, étagères, meubles informatique, meubles télé-vidéo, etc. – et même du matériel informatique ou audiovisuel décrété obsolète par les vendeurs, mais en parfait état de marche pour les gens normaux, et même en général bien plus récent que celui possédé et utilisé couramment par les gens comme moi. Illitch avait pressenti ce phénomène baptisé obsolescence forcée (un de ces jours, le Cousin fera un papier sur Illitch).
    Bref, je suis en permanence estomaqué par ce gaspillage !
    Et en même temps, pendant des années, je l’ai attendu – comme on attend le nouvel opus d’Amélie Nothomb ou la nouvelle saison de Lost même si on n’a rien compris aux précédents (personnellement, je n’attends pas le Beaujolais nouveau). Avec résignation : il y a des forces qui dépassent même le plus honnête des individus. Pour tout dire, aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours pratiqué le recyclage et encouragé mes concitoyens à vivre sur les poubelles de la ville – des vieux restes de punkitude cuisinés à la sauce écolo. Je n’ai donc jamais acheté le moindre élément de mobilier. Chez moi, tout vient de la rue : tables de cuisine, chaises de bar, étagères à CD, tables de chevet… et même mon fauteuil à cinq roulettes tout en cuir, modèle conseil d’administration, trouvé une nuit dans les rues de Lausanne (balancé pour cause d’accroc dans le cuir et problème de réglage du siège – une vis à changer…) et ramené en France après avoir été entièrement démonté et remis à neuf. Et les nombreuses étagères que je me suis bricolées au fil des années ont toujours été montées, pour l’essentiel, à partir de morceaux de meubles Ikéa récupérés dans la rue et retaillés sur mesure.
    Le gaspillage me révulse.
    C’est une insulte faite aux pauvres et une faute grave commise envers la planète. Ici, à la campagne, les gens récupèrent, rafistolent, recyclent, repeignent – enfin… les gens d’avant, parce que les nouveaux ruraux ne sont en général que des banlieusards un poil surexcentrés pratiquant le gaspi et la vie à crédit. La gabegie, ça reste massivement un truc de citadins – des gens irresponsables, trop bien (et très mal !) nourris, environnés de richesse et gavés de faux besoins.
Ouais.

    Mais là, pour en revenir à mon histoire, ce que j’avais sous les yeux (je ne parle pas des nichons de la plongeuse) ce n’était pas une petite étagère estudiantine merdique, fabriquée en Chine par des prisonniers politiques et vendue neuf euros nonante neuf centimes au supermarché du coin – le genre de machin qui se désagrège à la première tentative de démontage après deux premières années de DEUG d’usage. Purée, non ! C’était du haut de gamme, ma bonne dame ! (admirez la rime).
    Ca se repère de suite, le haut de gamme : finition des champs arrondis, glace biseautée, hauteur d’étagères réglable avec un pas d’un centimètre, poignées des tiroirs en métal, densité et finesse de grain de l’agglo, utilisation de chevilles en métal en renfort, qualité du chrome des barres pour les cintres, etc. Ce tas de bois avait été une très belle (pour ceux qui aiment le moderne) armoire-penderie qui avait dû coûter, au bas mot, au moins sept à huit cents euros. Et contrairement aux gentils étudiants fans de Massacre à la tronçonneuse, cette armoire-penderie avait été très proprement démontée, sans la moindre casse.

    Ce qui m’a agacé, je vais vous le dire : c’est que des connards aient balancé ce meuble en vrac sur le trottoir après l’avoir fait démonter par un pro, alors qu’il leur aurait suffi d’appeler Emmaüs pour qu’un camion vienne le chercher ; c’est qu’il existe des gens pour qui sept ou huit cents euros ce n’est rien – nèfles, peau de bite, argent de poche ; et pour être tout à fait honnête et complet : c’est de ne pas avoir eu sous la main un véhicule assez grand pour transbahuter moi-même ce foutoir jusqu’à ma campagne, pour le transformer en une belle bibliothèque !

    J’ai repris ma petit voiture et je suis rentré chez moi en écoutant Daniel Mermet parler de la remunicipalisation de la distribution de l’eau. Chouette émission en deux parties. Juste avant d’arriver au Domaine, j’ai aperçu dans un champ, tout près de la route, de grandes corolles blanches. Je me suis arrêté. C’était des rosés d’une taille exceptionnelle, tout frais poussés ! Un signe de l’univers à mon intention !
    En fin de journée, mon frère et mon père sont allés ramasser des châtaignes dans les bois.
Le soir on a mangé les champignons en famille (autant tous mourir si on s’est planté) avec de la soupe de légumes et des pieds de cochon grillés – le pied de cochon grillé est une des rares indiscutables preuves de l’existence d’une organisation de l’univers, d’un projet nous dépassant puisque situé hors de notre champ de perception étriqué, et, accessoirement, un motif de considérer qu’il vaut mieux être chrétien que juif ou musulman, même si il m’en coûte de l’admettre.
    Après ça, je me suis fait une toile – La Chambre ardente de Julien Duvivier, avec Claude Rich et Jean-Claude Brialy, formidable adaptation surréalisante et fantastique datant de 1961, du roman classique de John Dickson Carr – en grignotant des châtaignes et en pochtronant un petit Coteaux du Languedoc de derrière les fagots, un fort honorable Château Saint Preignant de 2003. Chouette soirée.

    Finalement, ce fut une plutôt belle et bonne journée.


          Cousin Francis
          (27 octobre 2006)
par Cousin Francis publié dans : L'Agenda du Cousin
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Mercredi 25 octobre 2006



    Au retour d’une mission sur la station MIR, le Colonel Viktor Sougarov, un cosmonaute soviétique, a été tenu pour responsable de la disparition d’un injecteur provenant du SOKOTS, un système de propulsion top secret testé sur la station orbitale. Pour cela, Sougarov se retrouve interné pendant quatre années au goulag de Vorodensk.

    Le récit démarre quelque années après sa libération. Sougarov qui est devenu écrivain sous le nom de Viktor Zek, découvre le fameux injecteur dans son vestiaire, à la piscine où il passe une bonne partie de ses journées. Il est alors contacté par Miss Judith Oreland, une new-yorkaise travaillant pour les services secrets de son pays. Elle lui fait écouter un enregistrement de mauvaise qualité, dans lequel une voix étrange – que Sougarov identifie comme étant celle d’une certaine SIG – affirme qu’elle se trouve toujours enfermée dans le Système EEG…

    Parallèlement, Svetlana, la sœur de Viktor, bien connue dans le tout Moscou pour les partouzes gigantesques qu’elle organise chez elle, est engagée pour tourner dans un film porno aux USA. Svetlana est la maîtresse d’Anatole Klitzen, l’éditeur de son frère, en réalité un membre du KGB. Elle a également une fille, Marina, dont on murmure qu’elle serait née d’un relation incestueuse entre le frère et la sœur.

    On comprend peu à peu que Sougarov, lors des essais sur la station MIR du système SOKOTS, a été le sujet de phénomènes des plus étranges – il a entendu une voix féminine et a eu des visions d’une créature qu’il a baptisée SIG. Quand les américains ont à leur tour testé leur propre système de propulsion, le NUCOPROP, dérivé du système russe, les mêmes phénomènes paranormaux se sont produits – c’est pour cela que Sougarov a été approché par Oreland qui l’a fait passer à l’ouest. Grâce à la navette Atlantis, les américains ont récupéré parmi les débris de la station MIR la chambre à combustion du système qui avait été testé par Sougarov. Soumis à diverses expériences par les américains qui l’ont de fait placé au secret, le russe a de nouvelles visions… Il y aurait donc bien « quelque chose » dans le système, mais quoi ?

    L’explication finale est à la hauteur de cette intrigue complexe et qui fonctionne sur plusieurs lignes de narration. Une forme de vie extra-terrestre errante, de passage sur la Lune, a tenté de nouer un contact avec Sougarov, en utilisant des souvenirs profondément enfouis dans la mémoire de celui-ci – SIG la créature hologramme est à l’image de Xénovna Blasek, une anarchiste lettone qui, des années plus tôt, a été l’amante de Svetlana.

    Cette même Blasek se trouvera emprisonnée avec Judith Oreland, arrêtée par le KGB après le passage à l’ouest de Sougarov et condamnée pour espionnage. Avant d’être exécutée, la lettone donne à l’américaine un message pour Svetlana…

    L’épilogue qui se situe dix ans après la ligne de narration principale, répond à une partie des interrogations posées par le scénario.
    Sougarov vit toujours aux USA, mais il est interné dans un asile d’aliénés. Svetlana est morte dans le grand tremblement de terre de Los Angeles. Judith Oreland vient d’être libérée et, avant de rentrer aux Etats-Unis, transmet donc le message de Blasek à la fille de Svetlana, Marina. Celle-ci ressemble énormément à sa mère, et comme elle a eu, très jeune, une fille prénommée Sigma… que l’on appelle SIG !

    L’Amour Hologramme est un album qui demande plusieurs lectures pour être apprécié dans sa complexité. Il y a des zones d’ombre et des raccourcis dans le scénario, qui sont autant d’invites faites au lecteur à chercher – et peut-être à trouver – sa propre vérité sur ce qui s’est réellement passé, sur la Lune et sur la station MIR.


Références

L’Amour Hologramme
Scénario et dessin : Chris Lamquet
Pré-publication dans (A SUIVRE) n°165 à 170, 1991. Couverture du n°165.
Editions Casterman, collection les romans (A SUIVRE), avril 1993

     Cousin Francis
     (25 octobre 2006)
par Cousin Francis publié dans : Les Lectures du Cousin
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Mercredi 25 octobre 2006
Duodi 12 Vendémiaire de l’An CCXV.
Jour de l’Immortelle et Journée Racines, en Lune croissante et montante,
sous le signe de la Balance en son 2ème décan.
Ce jour, le Soleil s’est levé à 7h54.


    Ce matin, je me suis réveillé à 4h.

    Il y avait la lune. Déjà immense – elle sera pleine dans cinq nuits. J’ai l’habitude de vivre au rythme de la lumière : je n’ai pas de rideau et ferme rarement les volets des pièces où je dors, ainsi suis-je réveillé par le jour qui se lève, simplement. Aux alentours de la pleine lune, j’ai du mal à dormir – mon corps perd ses repères, environné d’une lumière lunaire qui contrefait celle du jour. Mais si tôt, ce matin-là, il y avait cette autre sensation, mal définie… un soupçon de mal vivre, un frisson d’inquiétude.

    Je devais être à Périgueux à 10 h, pour la première séance de mon nouvel atelier d’écriture – mais ce n’était pas cela qui me posait problème. Tout au contraire : j’avais hâte de découvrir les nouvelles têtes de la Première Littéraire du lycée Bertrand de Born, une classe avec laquelle je travaille chaque année, en collaboration étroite et des plus amicales avec son professeur de Lettres, l’Honorable John P. Imbert. Pour tout dire, il me tardait même de déballer le matériel olfactif et tactile que j’avais préparé la veille, pour un atelier que j’avais souhaité placer, cette année, sous le signe de l’éveil des sens. J’en reparlerai.

    Oui, il y avait quelque chose dans l’air qui – et j’ai bien du mal à trouver les mots pour en rendre compte – me faisait éprouver un sentiment d’urgence. Je me suis levé et ai aussitôt allumé mon PC – j’ai cette capacité, qui a toujours sidéré mes compagnes, d’être capable de travailler, en pleine possession de mes moyens intellectuels, quelques secondes après m’être réveillé. Comme si un pas de côté me suffisait pour franchir la limite entre les deux faces de l’univers. Il y a toujours un ordinateur – ou au moins une ramette de papier et un pot empli de stylos – tout à côté de mon lit, ou plutôt de mon matelas car j’ai l’habitude de dormir sur un matelas posé à même le sol.
    Je me suis mis à relire sur l’écran un texte assez long écrit et saisi la veille, destiné à faire l’ouverture de ce blog. J’avais le titre : « De plus loin que l’horizon ». J’y dis rapidement qui je suis – ou plutôt qui je fus ; histoire de me présenter dans le contexte de mes activités éditoriales passées. Ce texte, j’avais la désagréable certitude que je devais le finir fissa – si je voulais qu’il fût un jour fini. Et qu’il me fallait le mettre en ligne aussitôt – faute de ne l’être peut-être jamais. Ces idées étaient bien noires, d’autant que cette première contribution à mon blog ne se voulait en rien un testament mais plutôt un acte de renaissance. J’ai fini le texte mais je ne l’ai pas mis en ligne – officiellement pour conjurer le sort ! (dans la pratique parce que je me disais que ça allait sûrement être très compliqué et qu’il allait falloir lire trois fois des instructions en tout petits caractères…).

    Vers sept heures, je suis descendu faire du café. Il y avait déjà du vent. Ma mère venait de se lever – elle dort dans une pièce du rez-de-chaussée, contiguë à l’aile de la maison où vit mon jeune frère. Elle me confirma ce que j’avais commencé à pressentir : la veille au soir, la météo avait annoncé pour le lendemain une tempête sur le sud-ouest. On y était.

    Ma mère est angoissée par le moindre coup de vent. Elle craint les inondations – à juste titre : le Domaine est une véritable passoire, un nid à courants d’air. Ces vingt dernières années, les tempêtes successives ont fait des dégâts considérables. Toutes les cheminées du bâtiment principal et de l’une des ailes ont été abattues – ce genre de dégât n’est pas couvert par les assurances et, faute d’argent, nous ne les avons jamais fait reconstruire. La conséquence la plus pénalisante est que l’on ne peut utiliser que deux cheminées, une dans l’aile ouest et l’autre dans une dépendance où mes parents s’installent le soir pour regarder la télévision, alors que nous en avons, en théorie, dans toutes les pièces du bâtiment central. Une grange immense et magnifique s’écroule peu à peu – à chaque tempête, une portion de toiture s’effondre ; et le hangar qui la flanquait à l’est n’est plus qu’un souvenir réduit à trois piliers de pierre blanche, orphelins tapissés de lierre et pris d’assaut par des rosiers anciens, en bordure d’un champ (les sept autres ont été bousculés par l’effondrement des poutres de huit mètres qui reposaient à leur sommet). Et il y a eu tellement de dégâts, lors de la fameuse tempête de l’an 2000, que nous n’avons même pas fini d’abattre et de débiter certains arbres à demi couchés les uns contre les autres, comme un jeu de quilles que l’on aurait figé d’un coup de baguette magique, juste après qu’il aurait été bousculé par un enfant colérique et injuste.

    Il est près de huit heures et cela ne s’arrange pas. Je dois partir…

    J’ai été pris dans la tempête dès mon départ. Tout le long du chemin, les arbres voltigeaient dans un vent furieux. A plusieurs reprises, j’ai évité de justesse des branches tombées sur la chaussée, et j’ai reçu sur ma voiture des volées de débris, fort heureusement de petite taille. A Périgueux, le vent avait arraché des branches de belle taille aux arbres séculaires du jardin public, en face de l’entrée principale du lycée. Je dois avouer que je l’ai traversé en grande hâte, ce jardin – sans prendre le temps d’échanger quelques mots avec ses principaux habitants, comme je le fais d’ordinaire (j’aime assez parler aux arbres) ; mon unique préoccupation était de ne pas prendre une branche mal inspirée sur le coin de l’œil. (…) Sur le coup de midi, à la fin de l’atelier, cela soufflait encore un peu, mais le plus fort de la tempête avait filé vers l’est. Nous avons déjeuné chez John P., en compagnie de Daniel Faure, un plasticien des plus talentueux de nos amis. Je me suis mis en route vers quatorze heures. Sur le chemin du retour, j’ai pu apprécier les dégâts : les alentours de Libourne m’ont semblé avoir été particulièrement touchés. Je m’attendais au pire. Deux heures après avoir pris congé de mes amis, je suis arrivé au Domaine…

    Il régnait un silence de plomb.

    J’ai fait en compagnie de mon père l’inventaire des dégâts autour des bâtiments et dans le parc. Quelques branches terminales avaient été arrachées au grand Ginkgo qui se dresse entre l’aile est et la grange – je parlerai un jour de cet arbre vénérable dont la ramure de gorgone  dépasse le toit du bâtiment central et pénètre à l’intérieur de la chambre la plus à l’est quand on dégage les volets ! Le vieil albizia qui fait face au perron avait perdu une de ses branches maîtresses – il s’en trouve désormais déséquilibré : des racines effleurent le sol, au prochain gros coup de vent je crains fort qu’il ne se soulève et bascule… J’ai déjà vu cela de mes yeux, j’avais treize ou quatorze ans, au cours d’une tempête, un triacanthas (encore appelé février d’Amérique) de plus de vingt-cinq mètres s’est lentement couché, arrachant au passage une partie des branches d’un chêne de près de deux siècles, et finissant sa course en balayant le toit d’un hangar… C’est quelque chose d’assez traumatisant. La motte arrachée avait creusé une fosse de près de deux mètres de profondeur !
    Aujourd’hui, les colères d’Eole ont fort secoué plusieurs peupliers déjà malmenés ces derniers temps. Deux frênes en bord de route ont été abattus – les services communaux sont intervenus rapidement pour sécuriser le passage. Le vent, on s’en doute, a fait tomber les derniers fruits – dommage pour les poires dont une bonne partie n’avait pas finir de mûrir. Plusieurs cerisiers, un mirabellier et un pommier ont été déracinés ou brisés net (ce sont de vieux arbres). Quant au potager, ce qu’il en reste ressemble à un champ de bataille – on sauvera sans doute quelques pieds de tomates et de poivrons blancs et noirs, les piments, peut-être les rhubarbes. Les topinambours en fleurs sont couchés sur le sol de toute leur longueur – mais les tubercules ne doivent pas être très loin de leur maturité. Seuls les fraisiers n’ont pas souffert et la récolte va certainement continuer pendant encore un bon mois.

    Il va falloir maintenant récupérer tout ce qui peut l’être des fruits et des légumes, et faire des conserves : chutney et confiture avec les tomates, compote et gelée avec les poires. Et il faudra débiter les arbres qui sont tombés, et rentrer tout ce bois de chauffage pour l’hiver – c’est le bon côté des choses !

        Cousin Francis
        (3 octobre 2006)
par Cousin Francis publié dans : L'Agenda du Cousin
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Jeudi 12 octobre 2006
Primidi 21 Vendémiaire de l’An CCXV.
Jour du Chanvre et Journée Fleurs, en Lune croissante et descendante,
sous le signe de la Balance en son 2ème décan.
Ce jour, le Soleil s’est levé à 8h07.


    Par les temps qui courent, une alternative vieille comme l’humanité est à nouveau à l’ordre du jour : faut-il vivre debout ou couché ?

    Fallait-il se lever et proclamer haut et fort que Dreyfuss était l’innocente victime d’une machination infâme – au risque de prendre des coups de la part de ceux se satisfaisant, pour des raisons bien peu glorieuses, d’une telle culpabilité ? Ou fallait-il signer les accords de Munich et rentrer au pays en affectant de croire que la paix avait ainsi été sauvée – le chancelier Hitler n’étant pas un homme aussi dangereux que les oiseaux de mauvaise augure le proclamaient…

    En réalité le choix n’existe pas, car l’Histoire donne toujours tort à ceux pour qui se tenir debout est une posture réclamant un trop grand effort, et qui préfèrent donc rendre les armes à l’avance. Se coucher devant un adversaire, c’est l’encourager à reprendre la marche en avant de ses exigences, c’est se condamner à se faire alors écraser.

    Par les temps qui courent, dans un monde où tout se vaut et où hausser le ton passe pour un incongruité, l’Occident a pris la fâcheuse habitude de se taire et de vivre couché – au nom d’un prétendu respect de la « différence », de la sensibilité et des croyances de chacun… puisque c’est ainsi que l’on désigne désormais les exigences liberticides et le fascisme intellectuel d’une poignée de barbares qui déshonorent leur propre communauté.

    Conseillons donc à nos derniers Zola de la boucler, de remiser leurs plumes au fond de leur poches, afin de ne pas gêner nos petits Daladier dans leurs entreprises de cirage de pompes de gens qui nous méprisent et nous haïssent. L’Histoire ne s’y trompera pas – elle ne se trompe jamais. A vouloir négocier une ristourne sur notre capacité à réagir pour défendre nos valeurs et les fruits des combats de nos pères, nous finirons en définitive par payer le prix fort de nos lâchetés.

    Aujourd’hui, c’est la Turquie qui brandit l’arme des représailles économiques : « Arrêtez de nous titiller la mémoire avec ces balivernes de génocide arménien », nous dit Ankara, « sinon vos entreprises ne pourront plus faire de business chez nous ! ». Et nos chroniqueurs à la vue courte et nos affairistes de monter au créneau, dans des médias sous contrôle, pour appuyer ce discours. Quelle lâcheté ! Quelle démonstration de bêtise et de courte vue ! Quelle démission intellectuelle !

    Par les temps qui courent, nous devrions plutôt nous lever comme un seul homme, pour clamer haut et fort : Nous sommes tous des Arméniens ! Ce ne serait même pas du courage, mais juste un peu de clairvoyance. Car à prendre l’habitude de se taire, on finit par oublier l’existence même de la parole.

            Cousin Francis
            (12 octobre 2006)
par Cousin Francis publié dans : Chic Planète !
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Jeudi 5 octobre 2006
Décadi 10 Vendémiaire de l’An CCXV.
Jour de la Cuve et Journée Fruits, en Lune croissante et montante,
sous le signe de la Balance en son 1er décan.
Ce jour, le Soleil s’est levé à 7h50.


Il y a une dizaine d’années, ma vie était toute entière tournée vers l’écriture.
C’était une vie très simple.

    Tôt le matin, je m’installais dans un bar, à la terrasse ou contre un radiateur, selon l’humeur du temps. J’avais mes lieux d’écriture que je finissais par épuiser au bout de quelques mois – comme si j’avais alors absorbé toute l’énergie créatrice de l’endroit. J’avais aussi mes habitudes : je sortais de mon vieux cartable le dossier contenant mon manuscrit, un paquet de feuilles de brouillon, deux stylos. Je commandais un café – au bout de quelques jours de fréquentation d’un nouveau lieu, le garçon me l’apportait dès mon arrivée. Je commençais par relire ce que j’avais écrit la veille, portais des corrections puis attaquais la suite. A mesure que j’alignais les phrases, les tables alentour se transformaient peu à peu : recouvertes de nappes en papier, dressées de couverts chromés, elles étaient de plus en plus nombreuses à attendre les abonnés au plat du jour (uniquement le midi, du lundi au vendredi). Peu avant midi, je libérais la table prise en otage au matin et rentrais chez moi, afin de reporter les corrections, saisir les nouvelles pages, et imprimer tout cela avant de manger un petit quelque chose. Le scénario de l’après-midi était à l’identique : relecture et correction des pages du matin, écriture de la suite. Les jours se ressemblaient : j’avais même repéré une brasserie qui, le dimanche, ouvrait de presque aussi bonne heure que les jours de la semaine. Ce qui, je dois le dire, était tout à fait rassurant. Car j’en avais tiré cette conclusion : l’univers exprimait en cela une manière d’agrément quant à mon engagement artistique et intellectuel. Je me sentais… « en harmonie ».

    Dans ces années-là, je parle pour l’essentiel de la dernière décennie du précédent millénaire, j’écrivais sans jamais reprendre mon souffle – si ce n’était qu’à peine un manuscrit posté à l’un de mes éditeurs, je parle des romans et des essais car l’écriture de nouvelles et de chroniques ne me faisait pas cet effet, mon corps entrait en révolte. Trois jours durant, une migraine épouvantable me clouait sur mon matelas, posé à même le sol, dans l’obscurité. Dès que j’essayais de me lever, des spasmes incontrôlables m’arrachaient les tripes au point de me faire cracher des filets de sang. Je sentais mes poumons qui s’embrassaient ! La douleur surgissait, fulgurante, insupportable. La crise passée, je retournais au charbon et attaquais un nouveau livre. (Cela fait deux fois que j’utilise ce verbe attaquer – sans doute parce que je considérais alors la pratique de l’écriture comme un art martial, l’écrivain comme un guerrier en lutte contre la bêtise et l’ignorance, ou comme une sorte de mystique en charge de dire le monde et de produire du sens…).

    Mais cette vie elle-même avait-elle un sens ?

    En tout cas, c’était une vie productive ! Je dirigeais plusieurs collections d’ouvrages de référence aux Editions …car rien n’a d’importance, rapidement devenues DLM Editions (j’avais trouvé et proposé ce nom à mon éditeur, Henri Dhellemmes, arguant du fait que la plupart des grandes maisons d’éditions portaient le nom de leur fondateur et, surtout, que …car rien n’a d’importance ne convenait plus vraiment, vu le développement rapide de la maison). J’avais créé « Les Guides du Téléfan », une collection consacrée aux meilleures séries télé, « Héros » qui proposait des monographies des grands personnages de la culture populaire, « Afrique » qui ambitionnait de rééditer des récits de voyage d’écrivains de l’entre-deux guerres (j’y ai publié un recueil de carnets africains de Simenon). Chez le même éditeur, j’avais lancé les aventures de l’Agence Arkham – des enquêtes dans l’étrange conduites par un héros à mon image (fantasmée !) et sa petite équipe, imaginées et écrites sur invitation par des copains, à partir d’une bible très précise que j’avais concoctée – à la même époque naissait le Poulpe, sur le même principe mais avec un autre succès !  Le concept était dans l’air du temps. Chez DLM toujours, j’avais imaginé CyberDreams, une revue de SF contemporaine faisant la part belle aux nouvelles tendances du genre, et qui révéla au public français la nouvelle génération d’auteurs anglo-saxons, en particulier l’australien Greg Egan. Il y eut bientôt une collection associée à la revue : j’y publiai plusieurs recueils d’Egan mais aussi Ian M. Banks avec un inédit appartenant à son fameux Cycle de la Culture négligé par les Editions Robert Laffont. La collection « Pulsar » lancée chez Encrage eut moins de succès puisque je n’y publiai qu’un unique ouvrage : Century XXI, une énorme anthologie de la Nouvelle SF britannique qui avait explosé au cours de la décennie précédente dans les pages de la revue Interzone. Evidemment, je signais (certes souvent en collaboration) les traductions de tous ces écrivains anglo-saxons, mais surtout j’écrivais une bonne partie des titres paraissant dans mes collections : Les Envahisseurs, Le Prisonnier, Thunderbirds, V, Le Saint, Bob Morane, trois tomes sur X-Files, Bob Morane.. dans les Guides du Téléfan ou dans Héros, ainsi que deux volumes sur les six parus (et un troisième qui resta inédit) dans les Aventures de l’Agence Arkham.

    Dans le même temps, j’écrivais deux séries de livres pour la jeunesse pour les Editions Magnard : « Les aventures de Julien » pour les petits et « Les Internautes » pour les plus grands. Une troisième série paraissait aux Editions Degliame : Le Trio de l’Etrange – ainsi que des ouvrages ponctuels chez Milan. En tout, une quinzaine d’ouvrages sous l’étiquette jeunesse.
   
    Je signais d’autres traductions, pour Encrage et Robert Laffont, des essais sur la littérature (Passeport pour la SF en Folio), des romans de SF (La Cité entre les Mondes, en Présence du Futur) ou de littérature contemporaine (L’Erreur de France, puis Le Talent assassiné, chez Denoël), des thrillers fantastiques (Les Sources du Nil, chez l’Agly)…

    Mon Dieu ! Que d’arbres a-t-il fallu abattre pour fabriquer tout ce papier !

    Au milieu de cette avalanche de bouquins, ma grande spécialité restait toutefois la forme courte : il m’arrivait de me caler pour une dizaine de jours sur cette distance, et d'écrire, à jet continu, deux, trois ou quatre nouvelles, immédiatement envoyées à autant de revues ou d'anthologies en cours.
En plutôt bon artisan, je savais fabriquer du sur mesure (longueur, structure, thématique, niveau de langue, etc.) qui donnait toujours satisfaction à mes éditeurs – à défaut d’être impérissable et mémorable, ma production littéraire était au minimum correcte, répondant au cahier des charges, ne demandant aucune correction ni réécriture, livrée dans les temps.

    Evidemment, je tenais également une chronique littéraire régulière (dans Ténèbres) et signais des critiques dans divers supports spécialisés dans les Littératures de l’Imaginaire (Bifrost, Galaxie) ou pas (L’Humanité, fort brièvement) – en sus d’écrire une bonne partie du rédactionnel de CyberDreams.

    Cerise sur le gâteau : mes « Carnets de Voyage », fragments bio-fictionnels mêlés de réflexions sur tout et rien, parfois simples prétexte à Ecriture, paraissaient sur l’internet. Au moins quatre sites ont accueilli, à une époque ou à une autre, ce qui, dans la pratique, était ce que l’on n’appelait pas encore un « blog ». J’écris « au moins » quatre sites… car je suis assez souvent abordé, dans les conventions ou salons du livre, par des gens qui me demandent l’autorisation de mettre en ligne telle ou telle bricole dont je suis, insistent-ils, l’auteur… mais dont j’ai réellement oublié l’existence : car autant j’ai de la mémoire quant à mes centres d’intérêt (la littérature, la musique, la BD…) et pratique à tout instant l’art indispensable de la mise en perspective, autant je me désintéresse de ma propre production littéraire une fois posé un point final. Comme s’il s’était agi, à chaque fois que j’avais écrit, de me délivrer/libérer/alléger de quelque chose de plus ou moins encombrant, afin de pouvoir reprendre ma route en avant. J’accorde donc systématiquement l’autorisation demandée, non par désintéressement mais pas désintérêt. Et jamais je ne vais voir ce que l’on dit de moi ou de mes livres sur internet. Cela ne m’intéresse pas.

    Alors, question : pourquoi ce blog ? A l’heure où tout le monde blogue – et alors que cela fait plusieurs années que mon nom a cessé d’apparaître dans les revues ou aux sommaires des anthologies, que je me refuse à avoir la moindre responsabilité éditoriale, que mes séries jeunesse se sont toutes arrêtées, que la quasi totalité de la soixantaine d’ouvrages que j’ai publiés sous au moins trois signatures, sont épuisés et introuvables en librairie ?

    Aujourd’hui, je n’écris plus. Ma vie en est singulièrement devenue beaucoup plus compliquée.

    Je survis tant bien que mal sur la Domaine familial, une ancienne exploitation viticole et agricole, dépouillée de ses terres au fil des décennies, avec ses bâtiments vétustes et prenant l’eau de toutes parts, non entretenus faute d’argent. En fait, l’essentiel des bâtiments est à l’état de ruines. J’y cultive un potager avec son jardin médiéval d’aromatiques et de simples, j’expérimente toutes sortes de manières de conserver les fruits et les légumes, je fais sécher des plantes médicinales, je concocte des mélanges. Je vis au milieu d’arbres, d’instruments de musique et de livres : environ trente mille qui occupent tout un étage du corps central – et bien davantage. Ma fierté d’artiste responsable de ce choix de vie, et acceptant ce que cela implique comme insécurité matérielle et morale, me fait refuser de déposer une demande de RMI ou tout autre aide financière. Je suis pauvre mais libre, déconnecté des besoins artificiels, ne devant rien à personne.

    Alors oui : pourquoi ce blog et, partant, cette reprise de parole ?
    Peut-être tout simplement parce que je me suis trompé en pensant que je pouvais continuer de vivre sans écrire.

    (1er octobre 2006)
par Cousin Francis publié dans : Chic Planète !
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