Jeudi 14 décembre 2006
Ce matin, comme tous les matins, j’ai pris mon café dans la cuisine.
Or, dans la cuisine, il y a désormais un poste de télé. Un peu pourri. Il est relié par un câble – lui aussi un peu pourri : le blindage déborde au niveau de la prise qui est un poil rouillée – à une antenne que je soupçonne d’être encore plus pourrie. En guise d’antenne, il s’agit en fait d’une espèce de râteau tout tordu, récupéré dans le jardin après une tempête et scotché sur un bout de mat, lui-même posé au-dessus du plafond, à l’intérieur d’une espèce de faux grenier, au-dessus de la cuisine (qui est en fait une ancienne souillarde accolée à l’aile ouest de la grande maison). Vous me suivez ?
Faut dire que si je prends mon café, le matin, dans cet endroit, c’est parce que c’est l’un des deux endroits où il y a encore une cheminée en état de marche – et que le matin au sortir de mes couettes, ça caille ! Eh oui, parce qu’il y a une quinzaine d’années, une vraiment grosse tempête a foutu en l’air toutes les cheminées du grand bâtiment central, et on n’a jamais trouvé les sous pour les remonter (je vous l’ai déjà raconté, non ?). Bon. L’important, dans cette histoire, c’est qu’il y a une télé. Pourrie, comme j’ai dit. On arrive à voir à peu près TF1 et FR3, et on devine France 2 – les autres chaînes ne sont jamais arrivées jusque chez nous. Ceux qui connaissent le Domaine savent qu’il n’est vraiment pas loin du fin fond de nulle part.
J’ouvre une parenthèse :
(J’ai précisé qu’il y avait deux cheminées en état de marche, certains d’entre vous se demanderont peut-être pourquoi je ne prends pas mon café dans l’endroit où se trouve l’autre cheminée ? C’est en soi une bonne question et qui prouve que vous suivez. La réponse, c’est juste que je n’ai pas envie de prendre mon café là-bas, d’accord ? Pourquoi, insisteront certains ? Parce qu’il faudrait que j’y transporte la cafetière et ça ne serait pas pratique – en plus les prises de courant sont au ras du sol et, le matin, je n’aime pas me baisser car j’ai toujours un peu mal au dos. Ca vous va comme réponse ? Je peux passer à la suite ? Merci.)
Parenthèse refermée, reprenons :
Ce matin, comme tous les matins, j’ai pris mon café dans la cuisine. J’ai allumé la télé et j’ai regardé FR3. Une jeune femme de la région de Lyon téléphonait pour expliquer qu’elle venait de créer une antenne locale de Freecycle. Mes oreilles se sont plus largement ouvertes.
Il y a environ deux ans, j’ai lu dans je ne sais plus quel magazine un article sur Freecyle. C’est un réseau mondial – à l’origine américain – qui organise le recyclage de trucs qui fonctionnent encore mais dont on ne se sert plus. L’idée est de les donner à quelqu’un qui en aurait l’utilité, plutôt que de les foutre à la poubelle et d’accroître d’autant le volume de déchets produits par la race humaine – sale race, au demeurant.
(Ouh là là ! vont se dire mes gentils lecteurs, le Cousin Francis n’a pas l’air de bon poil aujourd’hui, ou bien ?)
Freecyle lutte ainsi contre le gaspillage et fait la promotion de la gratuité, des échanges non marchands et de toutes ces choses oscillant fort sympathiquement entre altermondialisme et anti-étatisme. Cool. A l’époque, j’avais été jeter un œil sur freecycle.com puis sur l’antenne française fr.freecyle.org pour constater, hélas, qu’il n’y avait aucun groupe dans la région de Bordeaux – pourtant la cinquième ville de l’hexagone. Le fait d’entendre cette femme à la télé m’a donné envie de retourner voir, sur le site français, si les choses avaient évoluées. Chic planète ! Il existe depuis fin novembre un groupe freecyle à Bordeaux, et il y a déjà 17 membres. Evidemment, j’ai aussitôt cliqué sur le petit machin, en bas de la page, où c’est-y que c’était marqué : « nous rejoindre ».
C’est là que mes ennuis ont commencé.
On m’a répondu que si je voulais rejoindre le groupe freecycle de Bordeaux, je devais d’abord avoir un compte chez Yahoo. Pas à tortiller du cul pour chier droit. C’était ça ou casse-toi. Pas cool.
Ca m’a fâcheusement rappelé la fois où, c’était il y a environ quinze jours, André François Ruaud des Editions Les Moutons Electriques, m’avait proposé de rejoindre le groupe de discussion organisé autour de ses éditions. Pourquoi pas ? J’avais cliqué là où il fallait cliquer et… on avait commencé par me dire que je devais avoir un compte chez Yahoo. Bon. J’avais rempli le truc, mis mon nom, choisi mon « nom de compte » (j’avais mis Cousin Francis, pourquoi faire compliqué ?), mis un « mot de passe » (le même que je mets partout, avec l’âge mes capacités mémorielles faiblissent), déchiffré le gribouillis qu’il faut recopier pour valider tout ça, et… Yaho m’avait répondu que mon « nom de compte » Yahoo était déjà utilisé.
Alouazolbek !
Un petit salopard se faisait donc passer pour moi ! A la place de Cousin Francis, j’avais mis Francis Valéry. Même réponse : le même salopard avait donc utilisé toutes les options pour m’empêcher d’ouvrir un compte Yahoo. Là, je m’étais tout de même dit : Francis, mollo la pédale parano. Réfléchis : n’aurais-tu pas déjà ouvert un compte Yahoo, il y a longtemps, quand tu avais ton bel iMac ?
« Cette pourriture de saloperie de merde qui a cramé deux jours après la fin de la garantie et qui a fait que je suis devenu un Pciste, moi qui avait été pendant quinze ans un farouche macintoshiste ? » m’étais-je exclamé.
« Absolument ! » m’étais-je répondu.
De fait, il est possible qu’à l’époque où je vivais encore avec mon ex-épouse, que j’avais un iMac et que la maison était câblée, j’ai ouvert un compte Yahoo… Mais c’était il y a dix ans et je ne m’en suis jamais servi !
Hum…
J’avais recommencé à réfléchir. Pas trop, parce qu’avec le froid qu’il fait dans ma chambre au premier étage, mes doigts ont tendance à geler si je reste trop longtemps sans taper sur mon clavier – au passage, je viens de vous révéler le secret de ma grande productivité littéraire : j’ai froid donc je tape.
La première hypothèse m’avait alors singulièrement retitillé : je m’étais dit furieusement que la seule explication recevable, c’était bel et bien qu’un de mes nombreux ennemis avait ouvert des comptes Yahoo fantômes, à tous les noms que j’étais susceptible d’utiliser, à seule fin de m’emmerder. J’en sais quelques uns capables d’une telle vilenie. Et je ferai remarquer à ceux de mes lecteurs qui froncent les sourcils en se disant que je suis vraiment paranoïaque, que ce n’est pas parce qu’on est paranoïaque qu’on n’a pas d’ennemis. Bref, ça m’avait gonflé et j’avais laissé tomber – puis j’avais passé un mail à André pour lui raconter. Il s’était évidemment foutu de ma poire et m’avait inscrit lui-même par je ne sais quelle manipulation magique.
Nom de Dieu qui n’existez pas, voilà que ça recommençait !
Mais comme cette fois j’avais vraiment envie de m’inscrire à Freecycle, je me suis dit que j’allais prendre un nom de compte genre nimportenawaque, et que j’allais le noter dans un coin. J’ai donc choisi : « confiture ». Réponse de Yahoo : déjà pris. Admettons, j’ai choisi : « concombre ». Réponse de Yahoo : déjà pris. Ca commençait à bien faire, j’ai choisi : « camembert ». Réponse de Yahoo : déjà pris…. Nadzelmok ! J’ai tapé : « dsjfhrhghre ». Réponse de Yahoo : déjà pris !
Là, je me suis dit que Yahoo ne voulait vraiment pas de moi !
J’ai donc décidé d’écrire à Freestyle en leur disant que j’étais prêt à les rejoindre mais que, à l’évidence, j’étais sur la liste noire de Yahoo – et ce n’est pas parce qu’on est paranoïaque qu’on n’est sur aucune liste noire.
Et là, quand j’ai cliqué sur « nous contacter », une fenêtre s’est ouverte, marquée Outlook Express ! Et quand j’ai voulu envoyer mon message, on m’a dit que ce n’était pas ma messagerie habituelle, que je n’étais pas inscrit, que je n’avais pas la carte de membre, que je n’étais pas à jour de mes cotisations, etc.
J’ai fait une pause. J’avais le choix entre foutre mon ordinateur par la fenêtre – ce que j’aurais sans doute regretté aussitôt après. Ou me calmer. J’ai choisi de me calmer et je suis redescendu à la cuisine boire un autre café. Je ne vous l’ai jamais dit, mais je fais partie de ces gens que la camomille énerve mais qui sont calmés par le café. Non, je déconne. Je me remis à réfléchir, tout en peinant à finir l’infâme kawa qui commençait à prendre en bloc de gélatine au fond de ma tasse – j’avais laissé la cafetière allumée et le kawa s’était condensé, façon implosion d’une étoile à neutrons en train de se transformer en trou noir, vu depuis le bord de son horizon événementiel : le truc qui craint vraiment et qu’on n’a pas l’occasion de faire deux fois !
Je crois que je compris alors où résidait le problème…
J’ai un vieux PC qui utilise des logiciels libres ou des versions gratuites (incomplètes, m’a-t-on une fois expliqué, n’empêche que ça fonctionne). Je n’ai pas Internet Explorer – j’utilise une version de démonstration, gratuite, de Mozilla Firefox qui fonctionne parfaitement bien. Je n’ai pas Outlook Express – je ne sais pas ce que j’ai à la place, ça doit aller avec Mozilla. J’ai une adresse email en Belgique, gratuite. Je n’ai pas tous ces logiciels hypersophistiqués qui font cent fois plus de choses que ce que j’ai besoin de faire – j’ai juste un traitement de texte de l’âge de pierre. Bref, je crois comprendre que si je n’arrive pas à ouvrir un compte chez Yahoo, c’est sans doute parce que mon ordinateur n’est pas équipé de tous ces mouchards électroniques qui s’y infiltrent, s’y implantent, s’y camouflent malgré vous – c’est ça qu’on appelle des « cookies » ou bien ? Mon petit frère – le fameux Docteur Dave qui entretient tous les PC dans un rayon de trente kilomètres – a installé sur ma machine un truc qui bloque toutes ces saloperies.
Façon Résistance !
Mais voilà, le World Company n’aime pas les Résistants ! Alors tant pis pour Freecycle – infiltré par l’ennemi ! Quant à Yahoo, à l’évidence associé au complot microsoftien planétaire, je les merde ! Que les pustules leur viennent au cul et que les bras leur raccourcissent qu'ils ne puissent pas se les gratter ! Et que Cthulhu vienne leur bouffer le fion !
De toutes façons, je ne me sers que de Google.
Bonjour chez vous.
Cousin Francis
Quartidi 24 Frimaire de l’An CCXV
(14 décembre 2006)
Jour de l’Oseille et Journée Racines, en Lune décroissante et descendante, sous le signe du Sagittaire en son 2ème décan.
Aujourd’hui, le Soleil s’est levé à 8h38.
par Cousin Francis
publié dans :
L'Agenda du Cousin
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