Confidences confidentielles
On trouvera ci-après le texte de la dernière livraison de "Mes carnets rouges", chronique littéraire que j'ai rédigée un temps à l'intention de la revue
Ténèbres - c'était il y a déjà quelques années... et que j'ai reprise dans les pages de
Fiction, dès la première livraison de cette dernière.
Jugée trop ésotérique et trop confidentielle, et sans intérêt pour les lecteurs de
Fiction, cette quatorzième chronique vient d'être refusée par la direction de la revue. Une chronique confidentlelle dans une revue qui ne l'est pas moins, ça aurait été effectivement un rien abuser - comme disent les d'jeunzs.
Je m'excuse donc par avance d'en imposer la lecture (enfin... vous n'êtes pas obligés !) aux quelques visiteurs de ce blog - deux cents par jour, en moyenne, si j'en crois le gestionnaire d'audience, soit sans doute à peu près autant que les lecteurs de
Fiction, en six mois...
Mes Carnets Rouges 14
Nouvelles (et deux romans) d’Ailleurs.
A la gare d’Yverdon-les-Bains, à l’écart des voies principales sur lesquelles circulent les longs trains régionaux qui relient Genève et Lausanne à la Suisse alémanique, le long d’un quai que l’on pourrait croire désaffecté, stationne souvent une antique motrice avec son unique voiture aux portes toujours ouvertes et dont les fauteuils sont en cuir fauve. Les usagers de la gare d’Yverdon-les-Bains ignorent en général l’existence de cette voie qui prend naissance à l’extrémité des bâtiments, côté est, soit fort loin des passages empruntés par les voyageurs pour gagner la vaste place extérieure qu’il faut traverser pour arriver à la vieille ville et à son château. Seuls les plus curieux – ou ceux qui, un jour où ils furent très en avance tuèrent le temps à déambuler sur le quai... mais ce sont probablement les mêmes – savent l’existence de ce quai, de cette voie, de ce train. Ils sont peu nombreux, croyez-moi. Car ici comme ailleurs, le voyageur ne fait que passer, cédant à une routine qui lui fait tout ignorer des portes qui ouvrent sur des chemins conduisant à l’Envers du Monde. Puisque aussi bien ce train en est une.
Il arrive que ce quai soit désert.
C’est que le petit train a pris son élan pour une vaste boucle à flanc de montagne, au terme de laquelle il atteindra le village de Sainte-Croix, loin là-haut perché. C’est un endroit valant certainement le détour. Autrefois haut-lieu de l’horlogerie, il s’y trouve encore plusieurs fabricants de mécanismes de la plus haute précision, ainsi que deux musées consacrés aux activités d’antan et dont la visite se révèle tout bonnement passionnante. Il y circule des histoires étranges – comme dans tous les villages de montagne mais peut-être plus encore dans ces régions du Jura suisse où s’installèrent, au long des siècles passés, plusieurs communautés d’obédience protestante aux moeurs austères, à l’organisation sociale recélant son comptant de secret. On y fait aussi découvrir au visiteur des signes qui témoignent de l’existence de mystères encore plus anciens, tel cet énorme rocher posé là, venu on ne sait comment, et qui marquerait un point nodal de forces telluriques inouïes.
Bref, Sainte-Croix dont le syndic, équivalent helvétique des bourgmestres d’outre-Quiévrain et des maires hexagonaux, fut un temps, on ne s’en étonnera pas, le président de l’AMDA, l’association des Amis de la Maison d’Ailleurs, Sainte-Croix disais-je est à l’évidence un fleuron de l’Envers du Monde.
Un amour mécanique, court roman de Adrien Favre, jeune écrivain originaire du Valais mais qui vit aujourd’hui à Yverdon-les-Bains, commence alors que son principal protagoniste – un certain... Hadrien Faure, alter-ego revendiqué de l’auteur – tout juste arrivé en gare d’Yverdon, depuis Lausanne, n’a que le temps de grimper dans le petit train à l’instant où celui-ci se met en route. Hadrien s’installe dans l’un des fauteuils de cuir fauve et sort bientôt de son sac une lettre qu’il déplie pour la relire. Le lecteur apprend par cet artifice qu’il se rend chez un ami qui fut aussi son ancien professeur de Sciences à l’université, à l’appel pressant de ce dernier. Désormais retiré de l’enseignement et décidé de se consacrer enfin à des recherches personnelles, l’ancien professeur, un mois plus tôt, a fait l’acquisition, à un prix étonnement bas, d’une vieille bâtisse inoccupée depuis qu’elle fut en partie dévastée par un incendie survenu il y a des décennies ; il a commencé à y mener par lui-même quelques travaux d’aménagement au cours desquels il a découvert l’existence d’un local dans la cave – local dont l’accès est condamné par une énorme porte en bois massif, renforcée de barres de métal, dotée de plusieurs serrures.
Cela, Hadrien l’ignore encore au début du récit. C’est l’hiver. Le regard explorant au hasard le décor grandiose et enneigé qui l’entoure, Hadrien s’interroge sur les raisons de l’appel de son ancien maître – dont le lecteur ne connaîtra jamais le patronyme – quand soudain il lui semble apercevoir la silhouette d’un être humain en train de grimper dans la montagne, emmitouflé dans une couverture. Il n’est pas certain de ce qu’il a vu. On arrive d’ailleurs sur ces entrefaits au terminus de la ligne de chemin de fer. Hadrien se rend chez le professeur, trouve la maison ouverte. Il y entre et cherche son ami, finit par descendre au sous-sol, y aperçoit la fameuse porte entrouverte ; Hadrien pénètre dans ce qui s’avère être un vaste laboratoire empli d’ustensiles et de machines mécaniques incompréhensibles : au centre se trouve une table d’opération et au pied de cette table est effondré le professeur, le crâne fracassé.
Pour Hadrien, c’est le début d’une enquête à travers le temps et l’espace. Il découvre bientôt que l’ancien résident des lieux fut un maître horloger par ailleurs féru de médecine et d’alchimie, accusé de mener des recherches offensant le tout puissant, et qui périt dans l’incendie de la maison. Hadrien se lance peu après sur les traces de la créature aperçue dans la montagne dont on dit qu’elle recèle encore bien des lieux secrets aménagés en leur temps par les dissidents d’une secte protestante ayant passé avec on ne sait trop qui – ou quoi – un pacte inavouable...
Fortement réminiscent du Frankenstein de Marry Shelley et s’inscrivant dans une esthétique fin de siècle,
Un amour mécanique est un récit plus complexe que cette présentation ne le suggère et ressortit à cette littérature dont j’ai souvent parlé ici – la qualifiant de culture de la culture – et dont le maître incontesté reste l’excellent René Réouven à qui ce roman est d’ailleurs dédié.
La Princesse du Lac, second roman de Ueli Scheurer, écrivain originaire de Berne mais résidant depuis deux ans à Lausanne, et parfaitement bilingue, relève lui aussi d’une forme de fantastique urbain nourri de références littéraires. Vincent Rossi, artiste peintre talentueux mais chroniquement fauché, se trouve expulsé du squat dans lequel il vit et travaille, à cause d’un programme de réhabilitation du quartier du Flon, à Lausanne. Un ami lui trouve un poste d’intervenant à l’Ecole d’Arts de Vevey – l’une des plus réputées du pays, où étudia d’ailleurs un certain Etienne Robial, co-fondateur des Editions Futuropolis et maquettiste surdoué. Le roman se déploie rapidement selon deux lignes de narration.
Rossi investit peu à peu son nouvel appartement, au premier étage d’un immeuble ancien, dans un quartier de la ville plutôt agréable qui s’étire le long d’une poignée d’avenues en terrasses, entre la gare et les quartiers huppés du bord du lac. A la tombée de la nuit, une atmosphère étrange envahit les lieux. Rumeurs incertaines et sourdes incantations suggérant la tenue de quelque cérémonie incongrue, filtrent du rez-de-chaussée de l’immeuble, non pas de la partie où vit une vieille dame toujours vêtue de noir, par ailleurs propriétaire du bâtiment, mais de celle située de l’autre côté du couloir central – toujours cette idée d’une autre face du réel. Rossi découvre bientôt que l’épaisse tenture accrochée sur le mur dissimule une porte, seule voie d’accès intérieure à cet envers de la maison dont les fenêtres donnant sur la rue sont condamnées, et à laquelle on peut aussi accéder depuis une véranda, dans le vaste jardin – une jungle – à l’arrière du bâtiment. Mais Rossi n’a pas non plus accès à ce jardin qu’il se contente d’observer depuis la fenêtre de sa chambre, et qui exerce sur lui une étrange attirance – ce qu’il va y surprendre ne fera que renforcer le mystère.
En parallèle, l’auteur met en scène les allers et venues de son personnage entre Lausanne et Vevey. Incommodé par le tangage des trains pendulaires, Rossi emprunte les bateaux qui, plusieurs fois par jour, font le tour du lac. Lorsque ses horaires le permettent, il privilégie les derniers navires à aubes qui assurent encore ce service. A plusieurs reprises, il se retrouve ainsi sur la Princesse du Lac – dont le nom est inscrit sur la grosse cloche de bronze utilisée en cas de brume pour les opérations d’accostage et de croisement des bateaux faisant le trajet dans l’autre sens ; Rossi retrouve alors les mêmes voyageurs et il se lie d’amitié avec un écrivain semble-t-il connu – tout le monde le salue – et qui dit s’être installé à Vevey "après la guerre". Quelle guerre ? se demande Rossi, car son interlocuteur n’est pas si âgé que cela...
A mesure que le roman progresse, de nouvelles interrogations surgissent – en particulier lorsque Rossi apprend que La Princesse du Lac a en fait sombré en 1951, que sa cloche de bronze (démontée la veille du naufrage) est tout ce qu’il en reste, que l’unique survivante vivait à l’époque dans la maison où il vit aujourd’hui... Quant à l’écrivain avec lequel il s’est lié d’amitié, la découverte fortuite de l’un de ses livres avec sa photo en couverture arrière convainc Rossi qu’il s’agit de Paul Morand, écrivain français exilé en 1948 au Château de L’Aile, à Vevey – mais voilà : Paul Morand est mort en 1976, soit vingt ans plus tôt. Reconstitution historique et comédiens en costume s’amusant de la crédulité de Rossi (on apprend qu’un téléfilm se tourne en ce moment à Vevey) ou subtils dérives à travers le temps ?
Tous ces mystères et quelques autres s’entortillent en un écheveau parfois bien complexe – trop, peut-être, car force est de constater que le lecteur se trouve un rien perplexe à la fin du livre. Ueli Scheurer, je le crains, a voulu mettre trop de choses dans les 280 pages de ce roman et il donne parfois l’impression de se perdre dans sa documentation – extrêmement solide. En dépit d’un manque de fluidité dans l’écriture (dans la traduction ?),
La Princesse du lac n’en reste pas moins un ouvrage assez fascinant. Quand on sait que l’homme a tout juste vingt-quatre ans, on se réjouit à l’avance de ce qu’il risque de nous offrir dans les années à venir – d’autant qu’il se murmure qu’un important éditeur parisien aurait acquis les droits de son prochain livre.
Jean-François Thomas est un vieux de la vieille, comme on dit. Fanéditeur de Jura SF dans les années septante, formateur professionnel dans le vrai monde où l’on s’ennuie, critique littéraire pour plusieurs périodiques dont
24 Heures, fin connaisseur de la SF ancienne et admirateur, crois-je m’en souvenir, de Léon Bopp (
Liaisons du monde) et de Noëlle Roger. L’homme finalise ces jours-ci une anthologie historique de la SF romande, à paraître – elle le sera quand vous lirez ces lignes – aux Editions Bernard Campiche, le meilleur éditeur en Suisse romande. Ce sera choix judicieux de se la procurer sans tarder – et de la glisser après lecture aux côtés de volumes tels
L’Empire du milieu ou
Iles sur le toit du monde, pour ne citer que deux anthologies de SF romande contemporaine tout aussi incontournables.
Si la première est hélas tout à fait introuvable, la seconde reste disponible : récemment co-éditée par la Maison d’Ailleurs et la revue
Archipel, elle propose un inventaire de l’actuelle SF suisse d’expression française. On y a découvert des auteurs ayant fait depuis un bout de chemin comme Frédéric Jaccaud, publié dans Fiction, ou Vincent Gessler, trentenaire genevois originaire de Sierre, fortement impliqué dans le bon déroulement des annuelles Utopiales nantaises.
Chaque année apportant son lot de révélations, ces derniers mois un autre Vincent suisse s’est fait connaître : Vincent Gerber. Ce tout jeune homme s’est d’abord fait remarquer dans le domaine de la BD, comme traducteur pour les Humanoïdes Associés et responsable de la rubrique BD du magazine suisse romand
Murmures – un périodique dédié à la culture et au divertissement au sens large, entièrement fait par des bénévoles passionnés mais qui affiche une qualité certaine, et dont on peut télécharger tous les numéros dans leur intégralité. Vincent Gerber a ensuite eu la bonne idée de remporter un concours de nouvelles fantastiques organisé par la FNAC (en Suisse), et plusieurs de ses nouvelles ont été publiées en anthologies ou dans le magazine BD
Lanfeust – ce qui fait sans doute de lui l’auteur de SF suisse ayant bénéficié de la plus vaste diffusion.
Si l’on rapporte le nombre de textes de qualité publiés ces derniers temps par nos cousins helvètes à la population globale des cantons francophones – la démonstration est tout aussi éclatante avec le Québec – force est de constater que les littératures de l’Imaginaire francophones sont autrement plus vivaces et diversifiées, toutes proportions gardées, dans les marges externes de l’hexagone qu’en son espace intérieur – fut-il "halluciné", pour reprendre le qualificatif de certains anthologistes de nos amis. Autrement exposé, on savait le fantastique "français" pour l’essentiel wallon et bruxellois, on découvre une SF francophone de plus en plus souvent romande.
D’autant que les projets ne manquent pas : telle une nouvelle anthologie de Jean-François Thomas, toujours pour Bernard Campiche, cette fois de textes inédits et pour laquelle un appel à collaboration va être tout bientôt publié ; telle
Utopod une émission de radio SF réalisée, entre autres, par Lucas Moreno (dont on a remarqué les talents de traducteur pour l’Atalante : la Suisse exporte ses talents), déjà diffusée sur internet et téléchargeable, et qui fait la part belle pour l’instant aux adaptations de nouvelles, mais bientôt à de véritables pièces radiophoniques écrites sur mesure ; telle la relance prochaine (après celles de ces deux autres dinosaures que sont
Fiction et
Lunatique !) de
Ailleurs, la revue de SF créée en 1956 par Pierre Versins et Martine Thomé, sous la forme d’un livre-revue semestriel, à orientation muséographique et érudite, éditée par l’AMDA en collaboration avec la Maison d’Ailleurs.
Encore un petit effort du côté de la bouffe (il n’y a rien de plus immonde que le boudin suisse) et ce beau pays paisiblement écolo, tout propre en ordre et où les bouquins d’occase sont aussi bon marché qu’en Belgique, deviendra tout à fait vivable. On y trouve même du bon pinard – c’est dire !
Francis Valéry
BibliographieAdrien Favre –
Un amour mécanique, Editions Les Egraz, La Chaud de Fond, 2007
Ueli Scheurer –
La Princesse du Lac (traduit de l’allemand par l’auteur en collaboration avec Jeanne Dupraz), Editions Johannisberg (Ruelle des trois caveaux, CH-1955 Saint-Pierre-de-Clages), 2007
Vincent Gerber –
Absinthe, in
Et si une Suisse fantastique m’était contée…, Editions Zoé, Genève, 2006.
Vincent Gerber –
Sexe, drogues et… quoi déjà ?,
Lanfeust Mag’ 94, janvier 2007.
Vincent Gerber –
Disctature in
Lauriers 2007, Editions de l’Emeraude, Genève, 2007.
Murmures : http://www.murmures.info
Archipel : http://www.revuearchipel.com
Ailleurs : Les Amis de la Maison d’Ailleurs (AMDA), amda@yahoogroupes.fr, http://www.ailleurs.ch/amda
Utopod : http:/www.utopod.com
La Maison d’Ailleurs (musée de la SF, de l’Utopie et des voyages extraordinaires), place Pestalozzi 14, case postale, CH-1401 Yverdon-les-Bains, Suisse.